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#1  24 Jan 2011 09:10:52

Saint Just
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Mort d'un Président

Un feuilleton unique sur la toile prend naissance ici.
Document exceptionnel, oublié depuis 48 ans,
écrit à l'époque en 1963, par le journaliste W. Manchester, sur les révélations Jackie Kennedy et enquête autour des proches.
Merci au donateur qui se reconnaîtra.
Si vous m'indiquez comment placer des photos juxtaposées aux textes je les posterais

bonne lecture suivie.


MORT D'UN PRESIDENT



Qu'un président des Etats-Unis ne pouvait se rendre dans n'importe quelle ville américaine était tout simplement inacceptable.
- « Monsieur le Président, dit Boggs en plaisantant à moitié, vous allez vous fourrer dans un nid de frelons. »
- Kennedy répondit distraitement : « Eh bien, cela fait toujours des foules intéressantes! »


CONNALY: « JE NE VEUX PAS DEVENIR LE GARCON DE COURSE DE KENNEDY. »



Le Texas allait vraiment être dur. Là, comme ailleurs, le Comité national du parti démocrate faisait ce qu'il pouvait pour maintenir la paix. Mais le Texas méprisait la, paix. Chaque canton était un duché autonome, livré aux factions. C'était des cannibales politiques et l'étranger naïf qui s'aventurait parmi eux risquait d'être dévoré tout vif. John Kennedy n'était pas naïf. A la Convention de Los Angeles en 1960, quand Johnson avait tenté de lui arracher la nomination présidentielle, Kennedy lui-même avait été attaqué par les partisans johnsonniens qui faisaient courir le bruit qu'il n'arriverait pas vivant au terme de son mandat parce qu'il était « malade ». (Après Los Angeles, ils expliquèrent froidement qu'ils avaient fait allusion à la maladie d'Addison. ) Le gouverneur Connally avait consenti au voyage texan et, depuis quinze jours, des éclaireurs du Comité national démocrate exploraient les marais les plus traîtres.
Le président n'était guère au courant de la querelle qui faisait rage entre Connally et le sénateur Ralph Yarborough. Néanmoins, ce dernier était le seul libéral du Texas à occuper un poste d'état. A Los Angeles, alors que le reste du parti de l'état se ralliait à la candidature de Johnson, l'enfant du pays, il soutint John Kennedy. Les partisans de Johnson le punirent en lui refusant un siège à la délégation du Texas ; le sénateur dut aller s'asseoir dans la galerie, comme un simple spectateur. En la personne de John B. Connally, la droite s'était trouvé un vrai chef, Johnson n'ayant jamais gagné sa confiance totale, car ses fidélités restaient incertaines. Connally avait été l'adjoint administratif de Johnson et le ministre de la Marine de Kennedy, et maintenant il était gouverneur du Texas. Les étrangers à la politique interne du parti démocrate le considéraient toujours comme l'homme, de Johnson-Kennedy. Ils se trompaient. Le conservatisme de Connally, tout comme le libéralisme de Yarborough, était authentique.

Le gouverneur offrait l'exemple classique d'un jeune homme pauvre qui s'est élevé au-dessus de ses origines et des méprises. Il acquit du vernis et de la ruse, devint l'ami d'hommes riches, et leur fidèle allié. L'étude de la misère des pauvres du Texas avait fait de Ralph Yarborough l'adversaire de ceux qu'il en rendait responsables. L'indigence, au contraire, était devenue l'ennemie de John Connally. Comme le disait Johnson dans l'intimité, Connally ne se sentait à l'aise que dans des costumes à trois cents dollars et des souliers sur mesure, et en compagnie de ceux qui les portaient. Le mur entre sa triste enfance et lui ne pourrait jamais être trop épais. Gouverneur, il s'était soigneusement dissocié du libéralisme de Washington. Il se dépensa pour le conservatisme. Et, comme le président, il avait l'oeil sur les élections à venir. Sauf bouleversements aux élections primaires, Connally et Yarborough feraient campagne avec Kennedy. - Le gouverneur reconnaissait franchement qu'il entendait se présenter en vedette. Il voulait que Yarborough fût battu aux élections sénatoriales et, avec cette idée en tête, il projeta de se servir du prochain voyage présidentiel pour sa campagne électorale.

En sa qualité de gouverneur de l'Etat, il serait l'hôte du chef de l'Etat. Avant de s'envoler vers Washington pour discuter des détails du voyage, il tint conférence avec l'élite dirigeante de Dallas : James Johnson, président du puissant Citizen's Council, Robert Cullum, président de la Chambre de commerce, Earl Thornton, directeur de la Mercantil National Bank, Joe Dealey, fils de Ted Dealey, directeur du Dallas Morning News (Ted lui-même était à Washington) et Albert Jackson du Dallas Times-Herald. Le gouverneur s'excusa de la visite prochaine du président. Il déclara qu'il était lui-même « coincé». Il compara son rôle à celui du capitaine à qui l'amiral demande à monter à bord de son navire. Il ne pouvait pas demander au chef de l'Etat de ne pas venir. Mais il tenait à leur faire savoir qu'il n'avait aucune intention de devenir le « garçon de courses de Kennedy ». Et même, s'il profitait de l'occasion pour humilier Yarborough, il était fort possible que le libéralisme texan fût écrasé. C'était une magnifique occasion de pousser les libéraux par-dessus bord :
- « Je n'ai pas l'intention de trahir et de passer aux libéraux, expliqua-t-il. Je dois avoir un corps constitué apolitique pour représenter Dallas, ce que vous êtes, messieurs, par vos associations. »
Le gouverneur tenait à son idée : le voyage devait être non partisan. Le lendemain, il développa à peu près le même thème devant Kennedy : garder la présidence au-dessus de la politique. C'était absurde. La présidence est la politique. Pour Kennedy, la difficulté était qu'il ne pouvait s'aliéner Connally ; si une tournée protocolaire donnait l'impression d'un front démocrate uni au Texas, il se contenterait de cela.

Le 20 octobre, le sénateur Yarborough rappela à la Maison-Blanche qu'il avait un passé d'inaltérable dévouement à Kennedy. Devait-il subir un affront dans son propre Etat ? Si cela devait être, il préférait bouder à Washington. Il fut rassuré. Pour Kennedy, une tournée sans Yarborough serait pire que pas de tournée du tout. Il y aurait de l'indignation chez les libéraux du Texas, qu'ils feraient payer aux prochaines élections.
Connally, cependant, avait été très occupé à tisser ses toiles compliquées. Jerry Bruno, propagandiste du Comité national démocrate, eut vent d'un projet de Connally pour remettre Yarborough à sa place. Les détails de ce plan sont importants en ce sens qu'ils ont influé sur le choix de l'endroit où le président ferait son discours, et, en conséquence, sur le chemin que le cortège suivrait pour s'y rendre en venant de l'aéroport.

Il y avait à choisir entre trois salles : le Women's Building, le Market Hall et le Trade Mart. Bruno préférait le Women's Building. C'était une salle assez minable, mais cela attirerait les ouvriers. Cependant, le plafond bas ne convenait pas pour un des projets du gouverneur. A Dallas et à Austin, il voulait que les tables soient à double niveau. Le président, le vice président et le gouverneur prendraient place à la table d'honneur surélevée. Les personnalités de moindre importance - comme le premier sénateur de l'État Ralph Yarborough - seraient relégués au niveau inférieur. Bruno avait tout pouvoir pour prendre une décision finale sur place, et plus tard il devait vivre avec la pensée que s'il avait insisté pour le Women's Building, le cortège ne serait pas passé devant le Dépôt de livres scolaires du Texas. Comme il hésita, la question demeura en suspens. Le Service Secret jugea les trois salles acceptables. La question fut soumise à la Maison-Blanche, où la politique était encore d'apaiser Connally. Le iq4 novembre, O'Donnell opta pour le Trade Mart, mais l'idée de la table surélevée fut repoussée. (Ie Rapport Warren déclare que le lieu du déjeuner fut choisi par le Service Secret, avec l'approbation d'O'Donnell. Ce n'est pas exact. La décision fut une décision politique, prise par des politiciens. Bruno figure parmi les témoins que la Commission Warren ne convoqua pas.)

Le gouverneur se déclara satisfait. Il avait un projet pour Austin et un atout dans sa manche. Il méditait une réception pour le président dans l'hôtel du gouvernement. Le sénateur Yarborough ne serait pas invité.

Dernière modification par saint Just (26 Jan 2011 09:04:55)


"Un peuple n'a qu'un ennemi dangereux : c'est son gouvernement." Louis Antoine de Saint Just

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#2  25 Jan 2011 09:47:03

Saint Just
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Re: Mort d'un Président

TOUS LES AMIS DU PRÉSIDENT QUI CONNAISSAIENT DALLAS ÉTAIENT INQUIETS



Pendant tout le mois, le président léonien du Comité national démocrate du Texas, Byron Skelton, avait été troublé par une prémonition. Frisant la soixantaine, il était le type même de la respectabilité du Sud ; trois ans plus tôt, il avait joué un rôle de premier plan dans l'organisation d'une confrontation historique entre le catholique Kennedy et les pasteurs protestants sceptiques de la Greater Houston Ministerial Association. Les activités de Skelton à Houston lui avaient valu le respect et la reconnaissance du président. Maintenant, cependant, l'atmosphère à Dallas avait été tellement électrisée par des déclarations incandescentes qu'il était sincèrement inquiet. Aussi, le 4 novembre, décida-t-il d'agir.

- « Très franchement, écrivait-il ce matin-là au ministre de la justice, le voyage prévu du président Kennedy à Dallas m'inquiète. »

Deux jours plus tard, il écrivit à Walter Jenkins, le bras droit de Lyndon Johnson, exprimant de nouveau son souci au sujet de cette ville ; et pour être sûr de toucher tout le monde, il prit l'avion pour Washington la semaine suivante et s'entretint avec John Balley et Jerry Bruno au Comité national. Le résultat de tous les efforts de Skelton fut absolument nul. Le 8 novembre, le ministre de la justice qui le connaissait et le prenait au sérieux, communiqua sa lettre à O'Donnell, qui jugea que ce n'était qu'une intuition dépourvue de fondement. Personne, y compris Skelton, ne pouvait imaginer que le président Kennedy serait tué à Dallas, encore qu'il y eût beaucoup de personnes pour craindre un affront. L'atmosphère, l'humeur de Dallas n'étaient un secret pour personne. Les lecteurs de journaux les plus distraits savaient que la ville avait été le théâtre d'incidents déplaisants. Pendant la campagne de 1960, une meute de ménagères de Dallas avait craché sur les Lyndon Johnson. Plus récemment, l'ambassadeur aux Nations Unies, E. Stevenson, avait été hué, le 24 octobre, pour la journée de l'O.N.U. Le lendemain, l'adjoint présidentiel Arthur M. Schlesinger téléphona à l'ambassadeur. Stevenson lui dit qu'il avait été profondément choqué par le climat de haine de Dallas. Il se demandait sérieusement si le président faisait bien d'y aller. Mais le lendemain, il rappela pour retirer ce qu'il avait dit. Depuis son départ de Dallas, pensa Schlesinger, l'ambassadeur avait retrouvé son jugement.

Le sénateur Fulbright : « Dallas est très dangereux, n'y allez pas, vous ! »

Peut-être était-ce justement le contraire. Plus l'observateur était proche de Dallas, plus son inquié¬tude était grande. Les conseillers présidentiels qui connaissaient Dallas de réputation s'attendaient à quelques huées. L'avertissement le plus net fut donné sans doute au président lui-même par le sénateur J. William Fulbright, de l'Arkansas, un libéral de l'Etat voisin du Texas. Il se méfiait de cette ville, à cause de son passé de violence politique. Il avait peur - physiquement peur - et il le reconnaissait volontiers. Le 3 octobre, la veille de la dernière conférence de préparatifs entre Kennedy et Connally, Fulbright avait supplié le président de ne pas passer à Dallas :

- « Dallas est un endroit très dangereux, dit-il. Moi, je ne voudrais pas y aller : n'y allez pas, vous ! »

A Dallas même, on s'alarmait vraiment. Les deux journaux publièrent des éditoriaux exhortant au calme. Le chef de la police Jess Curry fit savoir publiquement que sa police « prendrait des mesures immédiates pour empêcher toute conduite déplacée ». La ville étincelait d'insignes.
Il y avait eu un choeur d'avertissements. Et puis il y eut une catastrophe. Entre les deux se creuse un abîme qui ne pourra jamais être complètement exploré. Dix mois après la tragédie, la Commission Warren ne trouva « aucune preuve» d'un rapport quelconque entre le crime de Lee Harvey Oswald et l'« atmosphère générale de haine » de la ville. Mais individuellement, les membres de la Commission formulaient de nettes réserves. Une majorité croyait que la conjecture de Dallas pourrait discréditer leurs autres découvertes. Par conséquent, ils ne se sont pas trop avancés. Ils ont reconnu que l'assassin avait été au courant de la tension politique de Dallas, mais en ont conclu qu'il « n'y avait aucun moyen de juger quel avait pu être l'effet du ferment politique de la villé, quand bien même Oswald le connaissait ».
Le mot clef est ici « juger ». Manifestement, il est impossible de définir les rapports exacts entre un individu et le milieu dans lequel il vit. Si nous voulons en discuter nous en sommes réduits aux hypothèses. Mais les suppositions légitimes sont un des devoirs de l'historien. Ses sources ne peuvent se réduire à des empreintes digitales, à des essais balistiques et à des examens au spectrographe. L'assasin de Dallas ne faisait pas partie d'un traditionnel complot criminel. Cela est avéré. Lee Oswald fut appelé un « solitaire ». Presque tous le monde s'est servi de ce mot pour le décrire, et aussi pour l'expliquer. On se trompait. Il est vrai qu'il avait un esprit à voie unique. Mais ces gens ne sont pas des solitaires. Aucun homme ne vit dans un vide. Tous leurs actes sont conditionnés par leur époque et leur milieu. John Wilkes Booth n'était pas un agent de la Confédération du Sud. En dépit de ce que l'on a pu croire au début, il a agi de son propre chef. Mais sa victime il a été assassinée à un instant critique de notre histoire, dans une ville grouillante de sympathisants sudistes et endurcie par des conversations séditieuses. Etablir un rapport précis entre l'acte, le temps et le lieu est une entreprise sans espoir, mais il serait absurde de prétendre qu'il n'y a eu aucun rapport que le crime du théâtre Ford aurait pu être commis dans une communauté sereine, une ville qu'aucune crise ne troublait.

Dans la troisième année du mandat de Kennedy, il existait à Dallas une atmosphère dépourvue de tout rapport avec la politique normale, une maladie de l'esprit, une note aiguë, aigre, hystérique, révélatrice d'une société profondément troublée. Le Texas était en tête du crime, aux Etats-Unis, et Dallas en tête du Texas. Il y avait plus d'assassinats en un mois à Dallas que dans toute l'Angleterre. De plus, près de trois crimes sur quatre étaient commis avec une arme à feu, car Dallas n'exigeait aucune décla¬ration d'armes à feu, aucun contrôle d'aucune sorte. Du début de l'année au 22 novembre 1960, il y avait déjà eu cent dix meurtres à Dallas. Dallas n'avait pas le monopole de la haine. Mais c'était la seule métropole américaine où l'incitation à la violence était devenue respectable. Les origines de l'implacable hostilité de Dallas pour la « nouvelle frontière » se trouvent dans une profonde nostalgie des valeurs, réelles ou imaginaires, de l'ancienne frontière. Personne ne pouvait raisonnablement dépeindre John Kennedy comme un homme du Far West. Sa fortune personnelle, ses voyelles empesées de la Nouvelle¬Angleterre étaient déjà assez déplaisantes. Le suprême outrage cependant fut le défi qu'il lança à leurs ins¬tincts de tribu. Le président, par exemple, était un homme qui pensait. Sur la frontière d'hier, l'homme qui s'arrêtait pour penser ne survivait pas. La société pionnière avait exigé un conformisme total. Tout le monde devait se serrer les coudes, porter la même étiquette, et faire le cercle avec les chariots contre le désastre. Cela avait été ainsi ; autrement les Indiens auraient tout massacré. Ainsi, l'étranger de l'Est était une menace. De plus, le germe de piété était très réel, et le tonnerre de l'indignation morale éclata visiblement dans les éditoriaux du Morning News de Dallas, dont la croisade antigouvernementale était la clef de voûte de l'absolutisme de Dallas. Le président-directeur du News était E.H. « Ted » Dealey, un homme lourd qui portait des verres teintés. Sous sa direction, à partir de 1960, le News avait réhabilité l'extrémisme. Pendant les deux mois précédant le voyage présiden¬tiel au Texas, son journal et sa station de télévision, W.F.A.A., se lancèrent dans une grande offensive contre le président, pour noircir son nom.
Avant de partir le Président prend un St-Christophe et 26 dollars
Le jeudi 21 novembre, avant le petit déjeuner, le président des Etats-Unis enfila les vêtements que son valet de chambre avait préparés, mit ses souliers, dont le gauche était surélevé par une semelle orthopédique, noua sa cravate discrète et glissa dans sa poche son portefeuille de cuir noir contenant vingt-six dollars en billets et une médaille de saint Christophe en or. Il avait l'air d'un père de famille américain confiant, qui a réussi et qui s'apprête à partir pour un important voyage d'affaires. Ce qu'il était précisément.

- Caroline, appela-t-il, John !
Les enfants accoururent, John en culotte écossaise, Caroline en collant bleu et robe de velours bleu foncé. Leur mère se faisait coiffer, aussi eurent-ils leur papa à eux pendant le petit déjeuner ; ils bavardaient gaiement tandis que le président parcourait les journaux.
A 9 h 15, la fille du président dut partir pour l'école. Elle l'embrassa, lui chuchota
- « Au revoir, papa » à l'oreille et disparut dans un tourbillon de petites jambes gainées de bleu. Dans l'aile ouest, le président sonna sa secrétaire, Evelyne Lincoln.
- Et ce rapport de la météo ? demanda-t-il en agitant les prévisions de Godfrey Mac Hugh. Je veux qu'on le vérifie.
A 10H42 elle revint avec de mauvaises nouvelles. On avait reçu d'autres prévisions du Texas. Les deux jours prochains s'annonçaient très chauds.
- Chauds ? s'écria Kennedy, affolé.
Il sauta sur son téléphone et forma le numéro de la femme de chambre de sa femme.
- Emportez des robes légères, ordonna-t-il d'une voix pressante.
Mais il était trop tard. Les valises étaient déjà dans l'hélicoptère. Kennedy raccrocha et jura, tout bas mais puissamment. Tout le soin qu'il avait pris, ses précautions pour s'assurer que sa femme ferait un bon voyage, et maintenant le drame. Il l'imagina dans le cortège de Dallas, transpirant dans son tailleur rose, et il fit à Evelyne Lincoln une grimace dépitée. Mac Hugh avait vraiment gaffé. Il avait promis un temps frais, après avoir mobilisé tous les météorologues du gouvernement, réuni les rapports de l'Office météo¬rologique des Etats-Unis, de la base d'Andrews et du bureau de météo du lieu de destination du chef de l'Etat, mais son système ne marchait pas. Kennedy était furieux. Il téléphona à Mac Hugh, lui sonna les cloches et fit appeler O'Donnell.
- Bon Dieu ! Kenny, désormais nous nous renseignerons auprès des aéroports locaux, tempêta-t-il. Ou bien nous confierons tout ça à Mrs. Lincoln. Elle sera ma météo. Elle est précise, elle. Et elle coûte moins cher (Il poussa un nouveau juron.)
- Chaud ! Chaud ! Les affaires de Jackie sont emballées et elle n'emporte pas ce qu'il faut... (Encore un juron.)
Il se leva et quitta son bureau. Au premier étage, il faillit entrer en collision avec la femme de chambre de sa f emme.
- Où est John ? demanda-t-il. Je veux qu'il m'ac¬compagne.
Quelques instants plus tard, le petit garçon ravi était bien emmitouflé dans son manteau de pluie anglais. Ils coururent à l'héliport où presque toute la suite du Texas était rassemblée, avec une poignée de personnel des bureaux de l'aile ouest venue faire leurs adieux et souhaiter bon voyage. Le général Ted Clifton et trois inspecteurs étaient déjà à bord de l'hélicoptère n°1. Le petit John monta avec eux. Evelyne Lincoln et le docteur George Burkley, médecin du président, étaient dans le n°2; le chargé de presse adjoint Mac Kilduff dans le n° 3 avec des journalistes du service de presse de la Maison Blanche. Mrs. Kennedy apparut, vêtue d'un ensemble, robe et manteau en lainage bouclé blanc - juste ce qu'il fallait pour une journée fraîche. Elle monta à bord. Son mari réprima un grognement et foudroya Mac Hugh du regard. Les pales des hélicoptères se mirent à tourner...

A l'automne de 1963, le numéro de téléphone de la Maison-Blanche était encore National 8-144, et quand le maître de maison était là, les communications étaient relativement simples. Mais dès l'instant où le chef de l'Etat quittait son héliport, tout changeait. Les précautions de haute sécurité devenaient effectives. Les noms mêmes étaient changés, remplacés par (les codes, qui changeaient de temps en temps. La Maison Blanche n'était plus la Maison-Blanche mais Castle (le Château) et pendant un voyage, le lieu précis où se trouvait le président à tel ou tel moment était Charcoll (charbon de bois). Lui-même n'était plus John Kennedy. Il était Lancer (Lancier), marié avec Lace (dentelle) dont les enfants étaient une fille nommée Lyric et un fils nommé Lark (alouette). La première famille avait des noms en L, mais la grand-mère de Lyric et de Lark habitait à Georgetown une maison que l'on appelait Hamlet. Les agents du Service secret étaient tous des D. Le chef, James J. Rowley était Domino, Roy Kellerman, Digest, Clint Hille, Dazzle (éblouissement), Floyd Boring, Deacon (diacre), Paul Landis, Début. Lynn Meredith, Bob Foster et Tom Wells, chargés de la sécurité des enfants, étaient respectivement Drummer (tambour), Dresser (gommeux) et Dasher (élégant). Le W était réservé au personnel des bureaux. Ken O'Donnell, le premier vassal de Lancer, était Wand (baguette magique). Evelyn Lincoln devenait Willow (saule), Pierre Salinger Wayside (bord de chemin). Mac Kilduff, qui devait effectuer les corvées de presse de Wayside pendant le voyage au Texas avait été baptisé Warrior (guerrier). Les généraux Clifton et Mac Hugh étaient Watchman (guetteur) et Wing (aile). Taz Shepard, qui tiendrait la boutique à Castle pendant la tournée au Texas, était Witness (témoin). Les V étaient réservés au vice-président et à sa famille. Lyndon Johnson était Volunteer (volontaire). Lady Bird, qui ne semble pas avoir eu jamais beaucoup de chance avec les noms, devint Victoria. Les touristes s'imaginaient que la demeure du président était stationnaire, au 1600 Pennsylvania Avenue. Ils se trompaient. La Maison Blanche avait le (Ion d'ubiquité. Elle se trouvait là où était le président et une fois qu'il avait pris la route, le standard clef devenait une jungle de fils et de câbles aux couleurs codées, dans le sous-sol est de la Maison Blanche, manipulé par les techniciens du Signal Corps des communications de la Maison Blanche.

- Tu ne peux pas, lui dit gentiment son père.
A la, base aérienne militaire d'Andrews, l'hélicop¬tère se posa à côté de la splendeur immaculée d'Air Force Un (l'avion du président). Les parents du petit John l'embrassèrent.
- Je veux venir ! je veux venir aussi !


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#3  26 Jan 2011 09:02:49

Saint Just
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Re: Mort d'un Président

KENNEDY : - « PRENEZ BIEN SOIN DE JOHN MONSIEUR FOSTER. »



Le petit garçon se mit à pleurer. Le président embrassa pour la dernière fois son fils en larmes, et caressa les petites épaules frémissantes sous l'imperméable anglais. Puis il se tourna vers l'agent qui restait à Washington.

« Prenez bien soin de John, Monsieur Foster, » lui dit-il.

Plus tôt dans la matinée, cinq mille tracts orangés étaient apparus dans les rues de Dallas. Sur ces tracts, en haut, il y avait deux photos du président, une de face, l'autre de profil. On aurait dit des photos de fiche anthropométrique, ce qui était bien l'effet cherché, car au-dessous on pouvait lire :

« Cet homme, lisait-on en dessous, est recherché pour manoeuvres traîtresses contre les Etats-Unis. » Suivait un acte d'accusation en sept points. N'importe quel adversaire haineux, de gauche ou de droite, pouvait y trouver de quoi ranimer le brasier de sa haine.

Mais la signification de ces tracts a sans doute été exagérée. Il n'y avait sûrement pas de rapport direct entre l'assassin du président et les imprimeurs. A Dallas, les ennemis de Kennedy étaient déjà tout feu tout flamme. Ce même matin, le haut-parleur du lycée W. Greiner, de l'autre côté de la rivière Trinity, annonça que les élèves pourraient aller voir le lendemain passer le cortège à condition que leurs parents viennent les chercher. Juste avant la, cloche, une maîtresse dit à ses élèves :
- « Personne ici ne sera autorisé à sortir pour le défilé. Je me moque que toute votre famille se présente ici. Vous n'irez pas, un point, c'est tout. Si je le voyais, ajouta en souriant cette élégante jeune femme de vingtcinq ans, je lui cracherais à la figure... »
Une demi-heure plus tard, la première édition du Tiynes-Herald du soir apparut dans les rues. Un des employés du dépôt de livres en acheta un au coin de la rue et couru dans l'immeuble en brandissant le plan de l'itinéraire que devait suivre le cortège. La voiture du président allait passer sous leurs fenêtres, roulant lentement vers le triple viaduc.
L'appareil décolla d'Andrews. Le colonel Jim Swindal était un pilote de légende, un Alabamien hardi qui avait entre les mains un avion de rêve, cent tonnes de mécanique étincelante, avec des aménagements exquis, des cabines insonorisées et climatisées.
Le président avait ouvert sa vieille serviette de crocodile noir et en avait étalé le contenu sur le bureau de la cabine. Il prenait connaissance de câbles diplomatiques destinés à lui seul. De l'autre côté de la travée, sa femme et Pain Turnure travaillaient à un discours. C'était le seul qu'elle devait prononcer au Texas, et il serait très bref. Comme elle devait s'adresser à la LULACS - la ligue des citoyens unis latino américains - elle avait décidé de parler en espagnol. Dans le silence de la cabine, on pouvait nettement entendre son doux accent castillan.
Dans le compartiment du personnel, à l'avant, Ralph Yarborough enrageait. Au cours des derniers jours, il avait appris les détails du piège que le gouverneur Connally lui avait tendu. Plus il y pensait, plus sa colère montait. Connally et Johnson - car il jugeait le vice-président aussi coupable et le tenait pour complice - étaient aussi noirs- pour lui que le coeur d'un républicain.
Jim Matthias, un journaliste du service de presse, lui parla de la réception d'Austin. Piqué au vif, le sénateur Yarborough rétorqua sèchement
- « Ma foi, je ne suis pas surpris. Le gouverneur Connally est si effroyablement mal élevé, gouvernementalement parlant, qu'on ne peut guère en attendre autre chose ».
Maintenant, la vendetta était officialisée. Dès que son avion aurait atterri, la citation serait transmise à l'avion de presse...




PREMIER CONTACT AVEC LES TEXANS : JACQUELINE EST ACCLAMÉE



Sous un ciel d'aluminium, la ville au-delà frémissait dans une brume de chaleur, fine silhouette au bout de -la plaine. Il n'y avait pas la moindre chance que les prédictions de Godf rey Mac Hugh se réalisent à San Antonio, ce serait la canicule. Au sol, Lyndon Johnson venait tout juste de sortir de chez le coiffeur et alignait le comité d'accueil. Généralement, pour ce genre de choses, lady Bird était à ses côtés, mais elle avait aperçu sa compagne de chambre de l'université dans la foule des spectateurs et les deux femmes s'embrassaient avec enthousiasme, laissant le vice-président se débrouiller tout seul. Il avait fort à faire. Mais Lyndon était parfait dans ces situations-là. Il apaisa tout le monde et chacun fut placé là où il devait être, au moment où les avions de la suite et de la presse se posaient. Le comité d'accueil était prêt.
- « Le voilà, cria une voix masculine ».
Le président arrivait ; on distinguait la, bannière étoilée sur la queue d' « Air Force Un » roulant gracieusement sur une piste lointaine.
- « Jackie » ! cria une femme.
La foule reprit son cri.
- « Jackiiiiie ! Jackiiiiie ! »

Une passerelle fut poussée sur la, piste, la porte arrière s'ouvrit et Jackie Kennedy parut la première, avec son petit sourire hésitant et timide. La foule rugit. Puis la svelte silhouette familière apparut dans l'encadrement de la porte. Nouveaux rugissements. La cérémonie des présentations commença. Ralph Yarborough aurait dû être le troisième, mais le sénateur, sachant que Gonzales était le Texan favori de la ville, le poussa doucement devant lui. Tout le monde hurlait maintenant, et même les personnalités officielles harassées éclatèrent en applaudissements quand le président serra chaudement la main du maire, fit un pas de côté et s'enfonça avec Jacqueline au sein de la nombreuse famille du député fédéral.
Cependant, le cortège se formait. Parmi le personnel, O'Donnell faisait la loi. Il avait personnellement approuvé chaque nomination, y compris celle du colonel Swindal, et il pouvait les muter s'ils se montraient désobéissants. Le sénateur Yarborough se dirigeait rapidement vers l'aile nord de l'aérogare quand surgit un troupeau de libéraux du cru. Ils lui dirent qu'ils avaient entendu parler du complot d'Austin. Plutôt que d'affronter l'humiliation, lui dirent-ils, il ferait mieux de quitter la suite présidentielle à Dallas ; il approuva vigoureusement.

- « Et ne montez pas dans la même voiture que Johnson , ajouta leur chef Maury Maverick. Tous les libéraux, là-bas et à Houston, savent ce que Connally et Johnson veulent vous faire et ils attendent de voir si vous allez l'accepter sans rien dire ».

Le cortège allait démarrer, et il ne savait toujours pas où était sa place. Larry O'Brien l'avait informé
que dans chaque ville il monterait dans la voiture de la personnalité locale la plus populaire, généralement le maire. Mais le sénateur n'avait aucun souvenir que l'on ait mentionné la voiture du vice-président.

- « Si, insista Maverick. Ils mijotent de vous mettre avec lui ».
Il ne se trompait pas, car comme Yarborough approchait du long serpent de voitures, il trouva devant lui l'inspecteur Youngblood, un mince Georgien chauve et agressif.
- « Sénateur, il est prévu que vous montez dans la voiture du vice-président, ici, dit Youngblood ».
Yarborough fit mine de ne pas le voir, tourna les talons et alla rejoindre Gonzalez.
- « Henry, dit-il, vous pouvez me faire une place » ?


Le député fédéral était ravi. Le service de presse de la Maison-Blanche aussi. Tous les quarante journalistes avaient à présent en main la réflexion qu'avait faite le sénateur dans l'avion présidentiel, et quand ils le virent éviter le vice-président, ils en tirèrent l'inévitable conclusion. Ils décidèrent d'appeler cela un affront. Connally était responsable, mais celui-ci était bien tranquille dans la grosse Lincoln du président ; c'était Johnson qui perdait la face.


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#4  27 Jan 2011 08:31:49

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Re: Mort d'un Président

- « POURQUOI ETES VOUS VENUS SI NOMBREUX » ?
- « POUR VOIR JACKIE »



Le pouvoir d'attraction de Kennedy n'était pas mythe. La foule était fantastique. Plus de 125 000 personnes se pressaient dans les rues et sur les trottoirs, le long de l'itinéraire, et elles avaient transformé leur ville en temps ordinaire, San Antonio est une ville terne. Ce jour-là sa laideur était cachée au visiteur distingué par de véritables murailles humaines. Les trottoirs étaient denses de visages latins souriants. Des milliers de personnes avaient consacré beaucoup de temps et d'imagination pour faire une réception originale. Drapeaux, pancartes et messages s'agitaient au-dessus des têtes. Lady Bird, qui en femme avisée ne comptait pas les pancartes produites à la chaîne, vit des écriteaux écrits à la main, de tous côtés : « Bienvenue J.F.K. », « Bienvenido, M. le président » et « Jackie venez faire du ski nautique au Texas ».
Au centre médical Brooks, le vent vif avait fraîchi. Plus de la moitié du public ne put entendre le discours du président, une réaffirination éclatante de la « nouvelle frontière », mais à la fin tout le monde applaudit de confiance et l'acclama.
Dès le départ du cortège présidentiel de l'aéroport international de San Antonio, le colonel Swindal avait amené son escadrille de trois appareils au terrain voisin de Kelly et là, à 15 h 48, les Kennedy remontèrent à bord du Z6000. Ils étaient épuisés et trempés. La perte de vitalité, inévitable tribut à payer après une telle journée, commençait. Ils n'avaient à présent plus qu'un jour de vie commune devant eux. Cependant, ce devait être leur dernière heure de sérénité. A vrai dire, ils n'eurent même pas une heure. Le vol de San Antonio à Houston ne dura. que quarante-cinq minutes. Le président sortit de la chambre, revêtu d'une chemise propre, et appela Albert Thomas. San Antonio avait impressionné le député. Il voulait que sa circonscription fit bonne figure, et il le promit au président.

- « Mes hommes se sont démenés comme des diables dans un bénitier, ajouta-t-il. Ils auront fait du beau travai ».
« Nous verrons bien »
, murmura Kennedy.

Ce qu'ils virent fut la répétition de l'accueil de l'aéroport de San Antonio. Il y avait Lyndon, qui attendait au pied de la, passerelle, le maire, tout en effusions, trois douzaines de roses jaunes pour la Première dame, et huit mille Texans tassés autour de l'entrée du 'fret de l'aérogare suant dans la chaleur atroce de l'après-midi, et scandant à tue-tête le nom de Jackie. Thomas salua de la main ses électeurs qui applaudissaient, et s'inclina devant le président.

- « Alors ? »demanda-t-il fièrement.
« O.K., dit Kennedy en riant. Vous avez gagné ».

A la barrière, les deux Kennedy se livrèrent à la foule. Ce genre de campagne n'était guère familier à Jackie mais elle avait pris le mors aux dents et son mari l'appréciait; de temps en temps il se retournait vers elle, pour lui sourire et l'encourager... A Houston, le président devait prendre place dans une décapotable blanche, mais l'ordonnance du cortège était la même et Ralph Yarborough toujours aussi hérissé. L'inspecteur Youngblood tenta une seconde fois de l'amadouer.

- « Vous deviez être avec le vice-président à San Antonio, sénateur, dit-il d'une voix lourde de reproches. Et vous devez être avec lui ici aussi.
- « Si ça ne vous fait rien, rétorqua Yarborough, je préfère être avec ma femme dans la voiture de M. Thomas ».
L'inspecteur alla faire son rapport à Johnson, qui ne dit rien.

Quand le cortège de personnalités s'arrêta quarante minutes plus tard devant l'hôtel Rice, un journaliste courut à droite et à gauche au bord des trottoirs pour demander aux gens pourquoi ils étaient venus.
- « Pour vous ? A peu près autant que lors de votre dernière visite. Mais cent mille de plus sont venus voir Jackie ».


Max Peck le directeur de l'hôtel Rice avait fait redécorer la Suite internationale à 150 dollars par jour en songeant à « Mrs. président ». Les mûrs étaient bleu-vert et crème, la moquette couverte de fleurs sur fond bleu. C'était exquis. Il y avait une copie du fauteuil à bascule du bureau ovale, une corbeille de fruits dans le salon, accompagnée de Dom Pérignon, de foie gras et de caviar. Ne sont ils pas charmants, au Texas ? pensa Jacqueline Kennedy et, à haute voix, elle dit
- « C'est merveilleux ».
« Vous êtes les premiers à l'occuper cette Suite, murmura Max en se retirant »


Le président ôta sa veste et sa chemise trempée et s'assit dans le fauteuil à bascule pour feuilleter une pile de journaux. Jackie alla se reposer ensuite, pendant que le président, en caleçon, travaillait à son discours du soir. Réveillée, Mrs. Kennedy mit un tailleur de velours frappé noir, un double rang de perles, des boucles d'oreilles en diamants. Puis le président alla s'habiller et les Kennedy dînèrent, enfin seuls. Ils devaient manger avant chaque banquet une fois installés à la table d'honneur, ils seraient trop distraits.
Directement au-dessus, le vice-président dînait au cinquième étage avec lady Bird, dans la Gold Suite (200 dollars par jour). Le président le fit appeler. Le sujet de cette réunion - leur dernière conférence - n'est pas clair. A en croire les souvenirs de Johnson, dix-neuf mois plus tard « Il n'y avait absolument pas de désaccord... C'était une discussion active, au cours de laquelle ils n'étaient pas toujours d'accord ».
Il ne révéla pas la nature de la discussion. On ne sait pas avec précision ce qui fut dit ; Mrs. Kennedy s'était retirée dans la chambre voisine pour répéter son discours. Bien qu'elle eût conscience des voix qui s'élevaient en bruit de fond, elle se concentrait sur son travail. Les garçons d'étage et le gérant du restaurant qui entrèrent et sortirent, entendirent le nom de Yarborough mentionné plusieurs fois. Johnson maîtrisait en présence de son supérieur son caractère coléreux bien connu, mais selon un des agents postés dehors, « il sortit de la pièce comme un pistolet ». Max Peck, en le voyant foncer dans le couloir, pensa qu'il avait l'air furieux.

- « De quoi s'agissait-il donc ? demanda Jacqueline Kennedy en entrant après le départ du vice-président. Il m'a paru en colère ».
Le président sourit, amusé.
- « C'est Lyndon tout craché... Mais il est dans le pétrin, » répondit-il.
Poussée par une impulsion subite, elle lui déclara qu'elle n'aimait pas Connally.
- « Pourquoi dis-tu ça ? » s'étonna-t-il.
- « Je ne peux pas le supporter toute une journée. Cette bouche maussade, cet air content de soi. C'est simplement un de ces hommes... ah ! je ne sais pas. Je ne peux pas supporter sa bouche molle, faible, et l'entendre raconter toutes ces choses formidables sur lui-même. Et il a l'air de te harceler, toi, toute la journée ».
- « Tu ne dois pas dire que tu le hais, Jackie. Si tu le dis, tu te mettras à le croire, et ce serait préjudiciable à ta façon de te comporter avec lui le lendemain. Il a fait ami-ami avec beaucoup de ces hommes d'affaires du Texas qui auparavant n'étaient pas pour lui. Ce qu'il voulut vraiment dire, dans la voiture, c'était qu'il va me précéder au Texas. Eh bien, c'est parfait! Laissons-le faire. Mais pour l'amour de Dieu, ne te braque pas contre lui, parce que c'est justement ce que je suis venu guérir ici. J'essaye de commencer en mettant deux personnes dans la même voiture. Si l'on se met à se haïr, plus personne ne voudra monter avec personne ».
Elle n'insista donc pas. Il était d'ailleurs presque l'heure de son apparition devant la LULACS.
Dans la salle de bal, après une brève allocution du vice-président, Kennedy parla de l'Alianza.
- « Afin que vous compreniez encore mieux mes paroles, conclut-il, ma femme va elle aussi vous dire quelques mots.
Elle maîtrisa son trac, et son accent classique frappa curieusement les oreilles habituées à la diction mexicaine ».

- « Olé ! » rugit la foule.

Ce n'avait pas été vraiment si formidable. Le président leur en avait dit beaucoup plus. Mais elle s'était adressée à eux dans leur langue. En quittant la salle de bal, nota Dave Powers, « ils échangèrent un regard » ; lady Bird pensa que le mari de la Première dame « avait l'air sous le charme ».
Le cortège nocturne était le quatrième de leur journée, et il y en aurait deux autres avant qu'ils puissent aller se coucher. Au Coliseum, Jack Valenti, un « public-relations » chargé d'organiser le banquet Thomas, avait des ennuis avec le Service Secret. On lui réclama son laisser-passer de la Maison-Blanche. Il n'en avait pas. Il n'en avait même jamais eu. Si deux agents de police de Houston ne s'étaient avancés pour reconnaître Valenti, le malheureux aurait été chassé. Une fois à l'intérieur, cependant, il était tout à fait chez lui dans le labyrinthe de passages cimentés. De fait, il réussit à être le seul étranger dans le foyer en coulisses qui avait été réservé pour le président et le vice-président, un tour que Yarborough et Connally auraient tous deux donné cher pour connaître. Il resta tapi là pendant que les Kennedy et les Johnson bavardaient amicalement, attendant que les convives aient fini leur poulet à la Virginie, puis quand ils allèrent s'asseoir à la table d'honneur, il suivit dans leur sillage. Il n'y avait pas de place pour lui, aussi s'accroupit-il sous les jambes du président, comme un souffleur du Metropolitan Opera. Un par un, les éminents orateurs se levèrent, s'éclaircirent la gorge, parlèrent, furent applaudis et se rassirent. Le président lui-même ne fut pas particulièrement éloquent. La majeure partie de son discours était composée de statistiques. Aux yeux de son public, son aisance paraissait très naturelle. Très peu de personnes savaient avec quel acharnement il avait travaillé à l'école de diction Staley, à Boston, pour atteindre ce résultat. Sur une estrade, l'illusion de spontanéité était parfaite ; seules, les mains du président le trahissaient, et il prenait bien soin de les cacher. Mais elles n'étaient pas dissimulées aux yeux de Valenti. Elles étaient juste au-dessus de lui, frémissant si violemment qu'on eût dit celles d'un vieillard égrotant. De temps en temps, la main droite jaillissait et disparaissait pour apparaître au public, et l'index levé précisait ou soulignait un point. Dès que la main retombait, les tremblements reprenaient...

Il était plus de: 21 h 3o quand les voyageurs quittèrent la table d'honneur, et ils ne pourraient pas se reposer avant d'être arrivés dans un autre hôtel, dans une autre ville, à Fort Worth.
Sur la marquise de l'hôtel Texas il était écrit « Bienvenue M. le Président ». Le hall était bondé d'une foule grouillante d'hommes criards en immenses chapeaux crème. Les appartements réservés au président étaient plus petits, et même moins chers, que ceux (lu vice-président. On avait donné à Mrs. Kennedy une triste chambre verte donnant sur un parking éclatant de néon, bordé par deux sociétés de crédit, deux arrêts de cars, un garage et un cinéma. Sur la table, elle trouva des messages variés. Ses bagages étaient là, à côté, mais Mary Gallagher, sa secrétaire particulière, où était-elle ? Elle avait été détournée sur une autre voie. Morte de fatigue, et sachant que la matinée serait harassante, Mrs. Kennedy se courba sur ses valises et se mit à les défaire.

Dans sa chambre Jackie prépare son tailleur rose pour Dallas

Avant de se coucher, elle alla rejoindre le président.
- « Tu as été merveilleuse aujourd'hui, » dit-il.
- « Comment te sens-tu ? »
- « Mon Dieu, je suis éreinté. »

La vitalité du président était illusoire, tout comme son allure débonnaire. A moitié endormi, il pensait
au lendemain.
- « Ne te lève pas en même temps que moi , dit-il. Il faut que je parle en bas dans ce square avant le petit déjeuner, mais reste au lit. Sois simplement prête pour le petit déjeuner à neuf heures et quart ».
Mle.lui dit bonsoir et le laissa. Dans sa chambre, elle prépara soigneusement sa toilette du lendemain, le corsage bleu marine, le tailleur rose, le sac bleu marine, les souliers à talons bas, le chapeau tambourin, l'ensemble que le président avait choisi pour……………… DALLAS


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#5  28 Jan 2011 08:48:59

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Re: Mort d'un Président

DANS LA FOULE QUI ACCLAME KENNEDY, UNE FEMME MARGUERITE OSWALD



Pendant que les Kennedy dormaient dans leur suite, la plupart de ceux qui les accompagnaient veillaient encore. Cinq étages plus haut, dans son spacieux appartement, Lyndon recevait jovialement quelques membres de son clan. En bas, John Connally tint sa cour pendant des heures, dans le grill de l'hôtel qui ne ferme jamais. Bob Baskin, du « News » de Dallas, raconta les démonstrations de mauvaise humeur de Yarborough, puis Connally lança un appel au calme et à l'harmonie.

Le devoir maintenait éveillés quelques agents du Service Secret. L'équipe minuit-huit heures surveillait le 850. Les autres dormaient déjà. Mais neuf agents du service de la Maison-Blanche faisaient un tour en ville, à l'insu de Kellerman. Ils commencèrent par de la bière et diverses boissons, au Press Club de Fort Worth avec Kilduff, puis sept d'entre eux se rendirent au « Cellar » (la Cave), pittoresque établissement où ils commandèrent des « Salty Dicks », une spécialité non alcoolisée de la maison. L'un d'eux resta jusqu'à cinq heures du matin en compagnie de quatre inspecteurs qui devaient prendre place le lendemain dans la voiture suiveuse, derrière celle du président, à Dallas, et dont la vigilance était essentielle à la sécurité. A plusieurs reprises, ils furent rejoints par trois agents qui assurant la garde de minuit à huit heures - ils étaient officiellement de service pour garder la porte du président - n'hésitèrent pas à rompre ainsi la monotonie de leur veille en complète infraction avec les ordres reçus.

Parmi les milliers d'automobilistes de Fort Worth qui croisèrent le cortège présidentiel le jeudi soir, il y avait une infirmière à la màchoire lourde appelée Marguerite Claverie Oswald. Elle venait de terminer son service de 15 heures à 23 heures au centre de convalescence Hargrove, et rentrait chez elle de l'autre côté de Trinity Park. Elle gara sa vieille Buick devant son petit logement de deux pièces du 2200 Thomas Place à 23 h 15. Marguerite Oswald était une femme susceptible, pleine de ressentiment. Agée de cinquante-six ans, elle avait une voix aigre, agressive, et dans la conversation elle parlait sans cesse, avec envie, d'argent et de standing social. Bien qu'elle se fût mariée trois fois, elle n'avait tiré aucun profit de ces unions. Un de ses maris était mort et les deux autres l'avaient quittée. Elle vivait des neuf dollars par jour qu'elle gagnait à soigner une vieille dame, possédait quatre-vingts dollars d'économies à la banque et espérait que sa malade et sa voiture tiendraient encore le coup un an ou deux. Elle était fière de sa frugalité qu'elle avait inculquée à son plus jeune fils (vingt-quatre ans). Marguerite et Lee Harvey Oswald se ressemblaient par d'autres côtés. D'elle-même et de Lee, elle dira plus tard « J'ai été persécutée et il a été persécuté. » Le père de Lee était mort deux mois avant la naissance du garçon. Dans ces circonstances, un tendre lien aurait pu unir la mère et le fils. Ce ne fut pas le cas. Lee dormit près d'elle jusqu'à onze ans environ, mais la proximité n'est pas l'affection. Pas plus que le refus d'imposer une discipline à un enfant. Quand le petit Lee avait des histoires avec les grandes personnes, Marguerite prétendait que les accusations étaient « fabriquées ». Elle était absente toute la journée et, comme elle n'aimait pas les petits camarades de Lee, le jeune garçon était presque constamment seul. Très tôt, il devint un fervent de l'école buissonnière. (« Ma foi, dit un jour Lee à son maître d'école, je suis obligé de vivre avec elle. Je suppose que je l'aime. ») Il est fort possible qu'il ignorait les sentiments de l'amour. Il devint hargneux avec les hommes, suffisant avec les femmes... et violent avec les uns et les autres.
Bien que son quotient d'intelligence fût élevé (118), ses notes ne le montraient pas. A l'école, il était un cancre et il abandonna les études vers quatorze ans. Il s'engagea plus tard dans les « Marines ». Ses camarades, pour se moquer de lui, l'appelaient « Ozzie Lapin ». Dans le corps des « Marines » dont les exercices de tir sont les meilleurs du monde, le soldat Oswald se qualifia comme tireur d'élite à San Diego. Ce fut sa première réussite, et la seule.

Après trois ans passés dans les « Marines », il s'embarqua pour la Russie en 1959, pour fuir ses désillusions. De nouveau déçu, cette fois par l'U.R.S.S., il revint aux Etats-Unis en 1962 et alla d'échec en échec. Il essaya de fuir à La Havane, mais à Mexico les Cubains lui refusèrent un visa. Lee Harvey Oswald avait l'impression d'être repoussé de tous.
Oswald était diamétralement opposé à John Fitzgerald Kennedy. Chose significative, il attribuait la réussite du président à sa fortune familiale : pour lui Kennedy avait eu toutes les chances. L'un avait presque tout, l'autre presque rien. Kennedy, par exemple, était remarquablement beau. Oswald, bien que sa voix n'eût même pas fini de muer, était déjà presque chauve, et il avait un visage de fouine. Le président; pendant la guerre, avait été un officier courageux. Le service militaire d'Oswald, en temps de paix, l'avait mené au conseil de guerre. Chef de l'Etat et commandant en chef, Kennedy était tout-puissant. Oswald était faible, humilié. Kennedy était aimé de tous, Oswald méprisé. Kennedy était acclamé. Oswald inconnu. Kennedy était un héros, Oswald une victime. Depuis l'enfance, Oswald était menacé par une maladie mentale précise, la paranoïa. A la fin, le paranoïaque était hanté par un monstrueux ressentiment personnel et un désir de vengeance aveugle. Nous savons maintenant, sans doute possible, que l'incendie embrasa l'esprit de Lee Oswald, le jeudi 21 novembre 1963 au soir.

Ce même jeudi, à 16 h 40, alors que les Kennedy atterrissaient à Houston, Lee Oswald termina sa journée de travail et demanda à son collègue Wesley Frazier de le conduire à sa banlieue d'Irving dans sa vieille Chevrolet noire cabossée. A en croire les souvenirs de Frazier, Oswald l'aborda cinq minutes après qu'ils eurent appris, par le plan publié à la première page du « Times-Herald » du soir, que le cortège du lendemain passerait devant le dépôt de livres scolaires. Généralement, Oswald allait voir sa femme le vendredi, pour le week-end, et l'on était jeudi.
- « Pourquoi rentrez-vous aujourd'hui ? demanda Frazier ».
- « Je vais chercher des tringles à rideaux, expliqua Oswald. Vous savez... pour mon appartement ».

A un moment donné, sans doute dans l'après-midi, Oswald s'était glissé dans la salle d'expéditions du dépôt de livres et avait fabriqué un sac de papier d'emballage pour dissimuler un fusil Mannlicher-Carcano 6,5 mm à culasse mobile. L'hiver précédent, sous le pseudonyme de « A. Hidell », il avait envoyé un bon de commande découpé dans l' « American Rifleman », et un mandat de vingt et un dollars quarante-cinq à la Klein's Sporting Goods Company à Chicago. En retour, il avait reçu le 20 mars un fusil portant le numéro de série C-2766 et un viseur télescopique n° 4, à la boîte postale 2915 de Dallas. Sous le même nom, il avait commandé un revolver Smith & Wesson 38. Le revolver se trouvait dans sa chambre meublée à Dallas, le fusil était caché dans une couverture marron et vert qui, avec plusieurs sacs de marin contenant ses affaires personnelles, se trouvait entreposé dans le garage encombré de Ruth R. Paine, 2515 5e Rue Ouest à Irving, à deux pas de chez Frazier.
Oswald rentrait chez lui pour le chercher. Sa précédente conversation avec Frazier, venant immédiatement après l'annonce que le président se trouverait à portée de fusil du dépôt de livres le lendemain à midi, ne permet guère de douter qu'il y ait eu un rapport étroit entre les deux. Cependant, il y a tout lieu de croire qu'à ce moment-là sa décision n'était pas encore vraiment prise. Son comportement en arrivant à Irving laisse supposer qu'il aurait fallu bien peu de chose pour le dissuader. Le personnage central de sa vie était sa femme Marina Oswald habitant là où se trouvait le fusil, au 2515 51, Rue Ouest, et ce fut vers elle qu'il se dirigea d'abord. La vie conjugale des Oswald avait été une déception. A Minsk, Lee avait cru découvrir une belle communiste fanatique qui serait pour toujours sa Marinenka, sa bien-aimée soumise. Il avait espéré d'elle qu'elle mépriserait le monde qui l'avait méprisé, lui, qu'elle repousserait le matérialisme d'une société capitaliste bourgeoise. Au contraire, elle le harcela pour obtenir de l'argent afin d'aller au cinéma ou acheter des « gadgets », se moqua de lui parce qu'il faisait pâle figure et gagnait très médiocrement sa vie. En plus elle le ridiculisa parce qu'il ne parvenait pas à satisfaire ses appétits sexuels, parce que, comme elle le lui dit devant témoins, il « n'était pas un homme ».


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#6  31 Jan 2011 14:19:41

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Re: Mort d'un Président

DANS LE GARAGE UN FUSIL CACHE SOUS UNE COUVERTURE




Ils se disputaient, se battaient, et c'est lui qui avait le dessous. Comme punition, il était enfermé dans la salle de bains ; à genoux dans le noir, il pleurait amèrement tandis que des ténèbres plus profondes envahissaient son esprit.
Une jeune femme de trente et un ans, Ruth Paine se lia d'amitié avec la femme d'Oswald. Devant elle Marina se conduisait odieusement avec son mari. Flattant ouvertement Ruth devant lui, elle l'abaissait. Elle lui disait que son amie apprenait le russe mieux et plus vite que lui. En se moquant de ses capacités linguistiques, Marina frappait au coeur. Ruth le savait ; elle voyait clair dans le jeu ; son russe était moins bon que celui de Lee. L'adresse au tir d'Oswald aurait pu convaincre sa femme de sa virilité, mais quand il essaya d'impressionner Marina en tirant sur le général Edwin A. Walker, le général bougea et Lee manqua son coup. Il ne fut pas pris ; deux semaines plus tard il quitta le Texas pour prendre un emploi à la Nouvelle-Orléans, et Marina alla s'installer chez Ruth. Cette première séparation fut brève ; les Oswald furent à nouveau réunis, quand Ruth conduisit Marina et le bébé en Louisiane.

La correspondance entre Ruth et Marina, publiée dans les documents de la Commission Warren, permet de constater que Marina jouait simultanément l'épouse incomprise et l'amie inquiète. Le 25 mai, elle écrivit à Ruth une étrange lettre : « J'ai honte d'avouer que je suis une personne d'humeur changeante. En ce moment, mon humeur est telle que je n'aie envie de rien ! Dès que vous êtes partie, tout amour a cessé », disaitelle. Son mari voulait lui faire quitter l'Amérique. Marina refusa. Lee lui avait dit « qu'il ne l'aimait pas ». Elle ajoutait : « Vous voyez donc que nous nous sommes trompés. C'est dur pour vous comme pour moi de vivre sans amour. Comment cela va-t-il finir ? » Cela dit, elle tenait à ce que Ruth sache que ses sentiments « pour elle étaient très sincères » et elle terminait en écrivant : « Je vous embrasse et les enfants aussi. » Le 31 juillet, Ruth fit une suggestion : « Si Lee ne veut plus vivre avec vous, et préfère que vous retourniez en Union soviétique, songez à la possibilité de vivre avec moi. » Le lendemain, dans une lettre écrite à deux heures du matin, elle déclarait : « Marina, je vous aime et je veux vivre avec vous. » La réponse fut tendre, avec effusions. « Chère, chère Ruth ! Douce Ruth, je vous suis si reconnaissante de votre bon coeur et de votre compassion. » A la fin de septembre, Ruth alla chercher Marina en voiture, pour la ramener au Texas avec sa petite June. Le foyer de Lee Oswald était brisé. Il n'avait jamais possédé grandchose ; maintenant, il n'avait plus rien. Sa tentative de fuite à Cuba se situa deux jours plus tard, et après ce nouvel échec il rejoignit les deux femmes au Texas, le 4 octobre. Mais ni l'une ni l'autre ne voulait de lui. Ruth avait une maison confortable, un réfrigérateur avec congélateur, un jardin ensoleillé, des balançoires. Elle pouvait donner des conseils pratiques à Marina sur des questions qui déroutaient Lee. Vétéran de la pauvreté, il aurait dû savoir où sa femme enceinte pouvait avoir des consultations gratuites, mais ce fut Ruth qui la dirigea vers les dispensaires de Parkland. Elle chercha même à résoudre le problème de la frustration sexuelle de Marina. Lorsque celle-ci se plaignit des insuffisances de Lee, Ruth proposa qu'elles aillent toutes les deux à la Planned Parenthood Clinic pour une consultation. Les deux femmes étaient liées par une amitié sincère et avaient en commun une inépuisable affection pour leurs bébés. Après la naissance de la seconde fille de Marina, à la mi-octobre 1963, deux adultes et quatre enfants s'étaient bien adaptés à un nouveau mode de vie dans cette petite maison. Lee Oswald en fut nettement exclu : Ruth finit par lui signifier qu'elle ne voulait pas de lui dans la maison. Il aurait simplement le droit de voir ses enfants de temps en temps, mais autrement il n'était pas le bienvenu. II devait se résigner : sa femme s'était trouvé un nouveau foyer. Et, apparemment du moins, il s'y résignait. Ses visites à la 5e Rue étaient rares. Il vivait dans sa chambre meublée de North Beckley Street à Dallas.
Pour Ruth, Marina était un peu une énigme. Elle avait conscience de ce qu'elle appelait « un mur » chez sa compagne. Comme elle le dit plus tard : « On va avec elle jusqu'à un certain point, et puis elle tire un rideau. » Cependant, elle ne se doutait pas de l'horreur que cachait ce rideau. Apparemment, la jeune femme lui avait tout dit de Lee. Comme ses confidences touchaient même aux secrets les plus délicats du lit conjugal, il était juste de supposer qu'elle n'omettait rien d'important. En fait, elle avait beaucoup omis. Marina connaissait les pseudonymes de son mari. Il lui avait parlé du coup de feu contre Walker, et avec un appareil « Brownie » elle l'avait photographié tenant la carabine Mannlicher-Carcano 6,5 et le 38 Smith & Wesson. Alors même qu'elle le quittait pour Ruth, durant la longue route de Louisiane au Texas, elle savait qu'il cherchait à gagner La Havane. Elle était même au courant du fusil caché dans le garage. Mais elle n'en avait rien dit à sa nouvelle amie.
(Plus tard, obéissant au voeu du juge Warren, qui l'avait trouvée « attachante », la commission présidentielle la traitera avec une considération exceptionnelle.)
Le 21 novembre, à 17 h 25 environ, Wesley Frazier déposa Lee à Irving, plus de sept heures avant l'arrivée du président à Fort Worth. Marina était seule avec les enfants. Elle fut d'abord étonnée de voir son mari, puis elle s'indigna. Avant de venir, il devait téléphoner pour demander la permission à Ruth. Il s'excusa et parla de sa solitude, des enfants qui lui manquaient beaucoup. Marina refusa de l'écouter. « Il fit de durs efforts pour me plaire », dit-elle plus tard. Il rangea des couches pour elle et consacra beaucoup de temps à Junie et au bébé. Inlassablement, il répéta à Marina qu'il lui était intolérable qu'elle lui préférait Ruth. Il ne voulait « plus que Marina restât plus longtemps chez Ruth ». Il voulait l'avoir avec lui, avoir ses enfants aussi, et si seulement elle faisait un signe, il « louerait un appartement à Dallas demain ». A ce moment, Ruth arriva. Comme Marina, elle fut surprise de le voir là, mais elle ne lui fit pas de reproches. Gênée, Marina entraîna Ruth à l'écart et s'excusa de la présence de Lee. Ruth murmura qu'elle comprenait très bien, et les deux femmes allèrent préparer le dîner.
A 18 h 30, Lee se mit à table avec elles. Durant le repas, en présence de Ruth, il parla peu. Une fois le couvert desservi, il se remit à supplier sa femme. Marina répondit d'une façon qui, au premier abord, paraissait encourageante. La mesquinerie de Lee avait toujours été un sujet de discorde. Elle lui demanda de lui acheter une machine à laver. Tout à fait servile à présent, il capitula. Il voulait la reprendre, à n'importe quelle condition, et il lui promit sa machine. Puis il s'aperçut qu'elle s'était moquée de lui. Ironiquement, elle lui dit de dépenser cet argent pour lui. Elle n'avait pas besoin de ses largesses. Elle avait trouvé un asile auprès de Ruth. Elle pouvait très bien se débrouiller sans lui. Pour Oswald, c'était la fin. Il ne lui restait plus rien, même pas sa fierté. Selon Marina, « il s'est alors arrêté de parler et s'est assis pour regarder la télévision, et puis il est allé se coucher ». Marina lui jeta un coup d'oeil à un moment donné et le vit qui regardait un vieux film de la dernière guerre, avec des scènes de combats. Apparemment, il était fasciné par le petit écran. En fait, il était en train de devenir fou. La folie ne frappe pas d'un coup. La maladie de Lee Oswald se développait depuis sa naissance. Indiscutablement, l'influence de sa mère est en grande partie responsable de ses faiblesses. Néanmoins, le choc causé par la confrontation avec sa femme, ce 21 novembre, semble avoir été déterminant, et il semble également que l'éclipse totale de sa raison se produisit ce soir-là un peu avant 21 heures, quelques minutes après que Jacqueline Kennedy eut terminé sa brève allocution espagnole à Houston, pendant que le président et elle traversaient le hall bondé.




22 NOVEMBRE 7 H 30: KENNEDY SE RÉVEILLE DE MAUVAISE HUMEUR



Marina Oswald se réveilla avant la sonnerie du réveil, à 6 h 30. Elle s'était levée deux fois pour le bébé et son humeur de la veille ne s'était pas améliorée. Elle donna le sein au bébé pendant que son mari s'habillait, au pied du lit, d'une chemise de travail et d'un pantalon gris. Pour la dernière fois, il déclara
qu'elle devait s'acheter tout ce qui lui faisait envie, des robes pour elle et surtout des souliers pour la petite Junie. Marina ne répondit pas. Elle recoucha le bébé dans son berceau, s'allongea, ferma les yeux et sombra aussitôt dans un profond sommeil. Avant de partir pour son travail à Dallas, Lee ôta son alliance et la laissa dans une petite coupe de porcelaine. Ce jour-là, le raté chronique allait prouver qu'il pouvait réussir dans une entreprise, qu'il était un homme et ne méritait pas le mépris. Il laissa dans la chambre une somme de 187 dollars en billets et ne garda que 15 dollars 10. Il ne pouvait aller bien loin, avec ça. Mais il savait qu'il n'irait pas loin.
Il partit, portant le fusil et le viseur télescopique dans le sac en papier d'emballage qu'il avait apporté de Dallas la veille. Wesley Frazier l'attendait devant chez lui. En se glissant au volant, Frazier remarqua l'étrange paquet sur le siège arrière.
u'est-ce qu'il y a dans ce paquet, Lee ? demanda-t-il.
- « Des tringles à rideaux », répondit laconiquement Oswald.
Il était 7 h 25.

Cinq minutes plus tard, à Fort Worth, le valet de chambre nonchalant du chef de l'Etat entra dans le salon de l'appartement 850 de l'hôtel Texas et frappa à la porte de la chambre. - Monsieur le Président, appela doucement George Thomas. Il entendit un grincement de sommier et franchit le seuil.
- « Il pleut », annonça-t-il.
- « C'est bien dommage », murmura Kennedy d'une voix ensommeillée.
Contrairement à Eisenhower qui voulait ignorer les journaux, Kennedy parcourait chaque matin les principaux quotidiens américains. Comme il était en tournée politique, il tenait naturellement à connaître les réactions provoquées par la première journée du voyage. Il les trouva et s'aperçut que la querelle entre Connally et Yarborough était devenue la plus grande nouvelle politique du jour. Les journaux du Texas lui accordaient leurs gros titres et le « News » de Dallas prenait la tête avec deux articles explosifs en première page. « L'orage de la controverse politique tourbillonne autour de Kennedy en visite », et « Yarborough fait un affront à L.B.J. ». En pages intérieures un troisième article était intitulé :« La visite présidentielle agrandit la brèche politique texane. »
Rageusement, Kennedy jeta le journal, sans voir, pour le moment, le placard incandescent de la page suivante, sinistrement encadré de noir comme un faire-part de deuil. Sous le titre ironique « Bienvenue à Dallas, M. Kennedy », une organisation s'intitulant le « Comité de recherches des faits d'Amérique » - il se révéla par la suite qu'un coordonnateur local de la John Birch Society et Nelson Bunker Hunt, le fils de H.L. Hunt, un milliardaire texan, étaient les membres les plus éminents de ce comité - posait au président douze questions. On l'accusait de responsabilité dans l'emprisonnement et les persécutions de « milliers de Cubains » et l'article ajoutait qu'il vendait du blé aux soldats communistes qui tuaient des Américains au Vietnam et révélait qu'il avait conclu un accord secret avec le parti communiste des Etats-Unis.
Les articles que Kennedy venait de lire lui firent comprendre que la bagarre devenait sérieuse. S'emparant du téléphone, il dit à son attaché Ken, O'Donnell qu'il voulait voir le sénateur Yarborough dans la voiture du vice-président et qu'il n'accepterait aucune échappatoire. Ken et Larry O'Brien devaient présenter à Yarborough le choix suivant : ou il montait avec Lyndon aujourd'hui, ou il allait à pied.
En sortant dans le couloir, le président fronçait encore les sourcils. Il aperçut Clint Hill et Muggsy O'Leary, du Service secret, et s'approcha d'eux.
- « Mary Gallagher n'était pas là hier soir pour aider Jackie, gronda-t-il. Mary n'a rien à faire dans les cortèges. Elle doit arriver aux hôtels avant nous, et jusqu'ici elle a été au-dessous de tout. Mettez-la au pas ». Son accès de mauvaise humeur était passé. Il vit une vieille dame dans un fauteuil roulant, une cliente de l'hôtel, et il s'arrêta pour lui dire quelques mots aimables.
Dehors, le président fendit joyeusement la foule, sans prendre garde au crachin. Bill Greer avait apporté un imperméable et le tenait au-dessus de la tête de Kennedy pour l'abriter, mais le président le repoussa. En riant, il monta sur la plate-forme de camion qui servait de tribune. Tout le monde n'était pas aussi enthousiaste. Hugh Sidey, de « Time », fut frappé par la différence d'humeur entre le président et le vice-président. Sidey, en disant bonjour à Johnson, remarqua que la réponse de Lyndon fut « maussade, automatique, machinale ».
En se préparant à sa coiffeuse, tandis que la voix de son mari résonnait dans les haut-parleurs sous ses fenêtres, Jacqueline Kennedy était ravie qu'il pleuve ; elle espérait qu'on couvrirait la voiture et qu'elle ne risquerait pas d'être décoiffée. Elle ne voulait pas faire honte à son mari. Elle savait qu'elle avait la mine fatiguée et elle s'examina avec soin. Se tournant vers Mary elle gémit :
- [i] « Ah, mon Dieu ! Une journée de campagne peut vous vieillir de trente ans ! »


La pluie cessa quand Wesley Frazier entra dans les faubourgs de Dallas et, avant de se garer à deux cents mètres au nord du dépôt de livres, il arrêta ses essuie-glaces. L'horloge de l'enseigne au néon sur le toit annonçait qu'ils arrivaient à temps, et il laissa tourner son moteur au ralenti. Puis Oswald descendit, impatiemment, emportant son paquet. Frazier le suivit plus lentement. Quand il entra dans l'entrepôt, Oswald qui avait pris le montecharge avait disparu.
Ce que fit Oswald durant les quelques minutes suivantes est hypothétique, et l'on ne peut se fonder que sur des preuves annexes. Truly, le directeur du dépôt de livres, se rappela par
la suite l'avoir rencontré près d'une caisse de livres, et lui avoir dit bonjour ; Oswald répondit comme à l'habitude : « Bonjour, monsieur. » Mais Truly n'avait que de vagues souvenirs et ne se rappelait pas le paquet. Il est possible qu'il ait confondu avec un autre matin, et que Lee fût déjà monté au cinquième, par l'un ou l'autre des deux monte-charge, ou par l'escalier intérieur au coin nord-ouest du dépôt de livres, pour cacher son arme près du poste d'observation qu'il avait déjà choisi.
Là, comme par bien d'autres côtés, la chance aveugle avait joué en sa faveur. Le vieux plancher était devenu gras. Truly, remarquant que les livres entreposés se salissaient, avait fait remplacer ce plancher par du contreplaqué gris acier. En prévision de ces travaux, la partie nord, sur le derrière de l'immeuble, avait été dégagée de tous les grands cartons. Aussi, la façade sud, devant laquelle passerait le cortège, était encombrée d'un chaos de cartons et de livres. Il était facile de s'y cacher et ce fut là que, dans la matinée, Oswald prépara un poste d'affût sur un amoncellement de caisses, au coin sud-est, d'où l'on pouvait voir le président approcher en face et s'éloigner sur la droite. Une pile de boîtes dissimulerait Oswald aux yeux des curieux installés dans l'immeuble Dal-Tex situé en face, de l'autre côté de Houston Street, à sa gauche quand il tirerait. D'autres caisses lui serviraient de point d'appui pour viser ; d'autres encore feraient office de paravent contre lequel les douilles éjectées rebondiraient quand il manierait la culasse pour tirer à nouveau.
De l'autre côté de Houston Street, Abraham Zapruder entra dans les bureaux de son entreprise de confection, au troisième étage de l'immeuble Dal-Tex.
- « Où est votre caméra ? demanda sévèrement sa secrétaire. - A la maison, répondit-il humblement.
Ils étaient bons amis et jouaient souvent à ce petit jeu, au patron harcelé par sa secrétaire. »

- « Monsieur Z..., vous allez y retourner immédiatement. Combien de fois aurez-vous l'occasion de prendre un film en couleurs du président ? »
Zapruder tripota son noeud papillon et protesta faiblement :
- « Je suis trop petit. Je ne pourrai sans doute même pas m'approcher. »
- « Il n'y aura guère de cohue, en bas, rétorqua-t-elle, et, voyant qu'il hésitait, elle ajouta avec autorité : Dépêchez-vous ! Vous pouvez faire l'aller-retour en vingt minutes ! »
Il retourna vers l'ascenseur de toute la vitesse de ses petites jambes. Il était 9 h 23.

Dernière modification par saint Just (31 Jan 2011 14:21:03)


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#7  1 Feb 2011 17:02:09

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Re: Mort d'un Président

J. F. K. À JOHNSON: « DEMAIN, J'AIMERAIS FAIRE UNE PROMENADE À CHEVAL ».



Quelques minutes plus tard, au petit déjeuner à Fort Worth, les hôtes offraient leurs cadeaux des bottes pour Mrs. Kennedy, un grand chapeau texan pour le président. Kenet Larry, qui regardaient les cérémonies à la télévision, vécurent un instant de grande joie. Ils savaient que le président avait toujours évité les déguisements, et ils se demandaient comment il allait se tirer de cette affaire-là. Il para adroitement le coup en annonçant qu'il porterait le chapeau lundi à Washington. Mais sa femme espérait qu'il s'en coifferait plus tôt. Tandis qu'il commençait son discours, elle pensait déjà à l'invitation du lendemain, au ranch de L.B.J. Lady Bird l'avait priée de demander au président s'il y avait quelque chose de particulier qu'il désirât. « J'aimerais faire une promenade à cheval », avait-il répondu. Jacqueline Kennedy pensait à l'excellent cavalier qu'il était, à l'été de leurs fiançailles quand il avait galopé à cru dans les champs de Newport, sur un cheval de trait. Le chapeau du Far West serait décidément bien seyant quand il monterait le cheval de L.B. J., pensa-t-elle. Elle le trouvait ridicule avec les chapeaux normaux, mais toute coiffure pittoresque - sa casquette d'officier de marine, le chapeau de soie que porte le président le jour de la prise de pouvoir - lui allait à merveille. Bien qu'elle n'eût jamais vu le ranch, elle se rappelait très vivement le récit que lui avait fait son mari de sa visite là-bas, huit jours après son élection à la présidence des Etats-Unis. Cela avait été une aventure singulière et, par un côté, consternante. L'après-midi de leur arrivée le vice-président avait proposé une chasse pour le lendemain à l'aube. Kennedy considérait le tir sur des bêtes qui n'étaient pas sauvages comme un piètre sport, et il avait essayé d'y échapper poliment. Il avait horreur de tuer. Mais comment expliquer de tels scrupules à un hôte aimable ? C'est impossible. Il ne comprendrait pas. Il vous trouverait pusillanime, et pour Kennedy c'était le fond du problème. En sa qualité de chef d'Etat il devait résoudre son problème tout seul. Et puis Lyndon s'était entêté. 11 tenait à toute force à se montrer cordial, et c'était ce que son ranch pouvait offrir de mieux. S'il avait pu imaginer que son invitation à la chasse pût déplaire, jamais il ne l'aurait proposée. Pour Johnson, le manque d'enthousiasme de Kennedy n'était qu'une forme de courtoisie, comme lorsqu'on refuse d'accepter un second whisky, ou de reprendre d'un plat.
Donc, le 17 novembre 1960, à six heures du matin, ils étaient sortis en bâillant par la grande porte du ranch. Johnson portait un chapeau de cow-boy informe et taché, et une vieille veste de cuir. Kennedy avait mis une veste de sport et un pantalon de flanelle grise ; un autre invité, en le considérant d'un ceil ensommeillé, pensa qu'il avait l'air d'un supporter de football. Faire mouche n'était pas un bien grand exploit à ses yeux. Mais à la chasse, ce n'est pas tout. Il y a autre chose, une fraction d'instant qui, pour le chasseur, est une angoisse : le face à face du tueur et de sa proie. En cet instant, John Fitzgerald Kennedy avait cligné d'un oeil le long du canon d'un fusil et regardé en face le cerf dont il allait supprimer la vie. 11 était engagé ; il ne devait pas hésiter. Il tira et retourna rapidement à la voiture. Mais il ne put jamais chasser ce souvenir. La mort de la bête l'avait hanté et, par la suite, il avait revécu cet instant avec sa femme, pour vider l'abcès.




KENNEDY : « HIER SOIR, C'ETAIT UNE SACREE NUIT POUR ASSASSINER UN PRESIDENT. »



Et les choses ne s'étaient pas arrêtées là. Dans les premiers temps du nouveau gouvernement, Lyndon avait fait monter le trophée, pas seulement les bois mais toute la tête, et un matin, après le petit déjeuner, il avait traversé à grandes enjambées la pelouse sud de la Maison-Blanche, le trophée sous le bras. Pourquoi ne pas accrocher la tête naturalisée aux murs de son bureau, avait-il suggéré au président ? Kennedy, feignant l'intérêt, était atterré. Après le départ du vice-président, il fit ranger la tête et demanda qu'on l'oublie. Mais elle n'était pas oubliée. Lyndon téléphona jovialement de ses bureaux dans l'Executive Office Building, juste en face de la Maison-Blanche. Où était ce cerf ? Quand l'accrocherait-on ? Il en reparla encore, et encore. Finalement le trophée, comme tout présent qui a été obstinément refusé, devint une question importante et, une fois de plus, Kennedy céda. Le trophée fut accroché, non dans le bureau ovale mais dans la salle des Poissons voisine. Le président avait accordé une faveur (une très grande faveur, mais seule Mrs. Kennedy le savait) et son vice-président avait été sincèrement heureux. Donner et recevoir ; gagner un peu, perdre un peu ; ainsi le voulait la stratégie de la fonction publique.
Dans une version d'une de ses plaisanteries favorites, dont la chute pouvait s'adapter aux circonstances, il aimait dire à ses amis que les trois choses les plus surfaites du monde sont l'Etat du Texas, le F.B.I. et les têtes de cerf empaillées.
Mrs. Kennedy se sentait en pleine forme et, de retour dans son appartement, elle décida de réaffirmer sa résolution d'effectuer toutes les tournées politiques jusqu'au mois de novembre suivant. Le président était au téléphone, convoquant O'Donnell. Il raccrocha et dit à sa femme qu'ils ne partiraient pas avant 10 h 40.

- « Tu veux dire que nous avons une heure entière à passer sans rien faire ? demanda-t-elle, incrédule. Ah ! Jack, c'est si facile de faire campagne quand tu es président. Ecoute, je pourrai aller n'importe où avec toi, cette année. »
Lorsque Ken entra, Kennedy dit à Jackie :
- « Qu'est-ce que tu dirais de la Californie dans deux semaines ? »
- « Parfait. J'y serai, assura-t-elle, et elle fut remerciée par un des rares sourires de Ken »
Ce jour-là était le quatre-vingt-quinzième anniversaire de John Nance Gardner et, à 10 h 14, quand son mari téléphona à Uvalde, Texas, pour souhaiter un heureux anniversaire à l'ancien vice-président des U.S.A., Jacqueline Kennedy passa dans sa chambre. Elle revint aussitôt, pour faire part à son mari d'une ahurissante découverte. Dans le tourbillon de fatigue de la veille et la précipitation du matin, ni l'un ni l'autre des Kennedy n'avait remarqué qu'ils étaient entourés par une inestimable exposition de tableaux. Aux murs et sur les tables, il y avait un Monet, un Picasso, un Van Gogh, un Prendergast, et douze autres toiles célèbres, et aussi des aquarelles et des bronzes. Un catalogue, qu'ils n'avaient pas vu non plus, annonçait que l'exposition était organisée en leur honneur.
- « N'est-ce pas adorable, jack ? dit-elle quand il eut terminé sa conversation avec Uvalde. Ils ont dépouillé leur musée de tous ses trésors pour égayer cet appartement d'hôtel lugubre. »
Il savait que l'on avait fait cela pour elle ; elle était le mécène de la famille. Prenant le catalogue, il lui dit :
- « Voyons qui a organisé ça. »
Il y avait plusieurs noms, à la fin de la nomenclature. Le premier était celui de Mrs. J. Lee Johnson III.
- « Si on lui téléphonait ? suggéra le président. Elle doit être dans l'annuaire. »
Ce fut ainsi que Ruth Carter Johnson, épouse d'un directeur de journal de Fort Worth, reçut, avec stupéfaction, ce qui devait être le dernier coup de téléphone de Kennedy.
O'Donnell réservait au président une surprise beaucoup moins agréable. Pendant que Kennedy faisait son allocution dans la salle de bal, Kilduff avait feuilleté le « News » de Dallas, découvert le déplaisant placard, et l'avait aussitôt monté à la chambre de O'Donnell. Kennedy le voyait maintenant pour la première fois. Il en lut chaque mot, la mine sombre, et le passa à Jackie. Sa joie s'évanouit. Elle était écoeurée. Le président hocha la tête. Puis, lentement, il murmura :
- « Ah ! tu sais, nous allons eittrer aujourd'hui dans le pays des dingues. »
Kennedy arpentait la pièce. Il s'arrêta brusquement devant sa femme.
- « Tu sais, hier soir, ça aurait été une sacrée nuit pour assassiner un président. »
Il dit cela avec indifférence, et elle le prit à la légère ; c'était sa manière de secouer l'impression déplaisante laissée par l'annonce. Il avait ce qu'elle appelait « un petit côté Walter Mitty ». Comme un petit garçon, il pouvait regarder passer un avion à réaction, du pont du Honey Fitw, en se demandant tout haut s'il pourrait le piloter, s'imaginant aux commandes.
- « Je parle sérieusement, dit-il en extrapolant sur son rêve éveillé. Il y avait la pluie, et la nuit, et nous étions bousculés tous les deux. Imagine qu'un homme ait un pistolet dans une serviette. »
Il fit un geste représentatif, pointant son index tendu au mur et abaissant deux fois son pouce pour imiter un tireur. Puis il aurait pu laisser tomber l'arme et la serviette (il fit semblant de les lâcher et pivota brusquement en se courbant) et se fondre dans la foule.


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#8  2 Feb 2011 11:27:34

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Re: Mort d'un Président

JACKIE MURMURE : «AH, COMME JE VOUDRAIS QU’ON METTE LE TOIT DE PLASTIQUE ! »



Lyndon Johnson arriva aussitôt après cette séquence à la James Bond. Sa sueur et son beau-frère, Mr. et Mrs. Birge Alexander, l'accompagnaient ; ils voulaient serrer la main d'un président. Lyndon les présenta, et puis, respectueux comme toujours, il se retira discrètement en leur faisant signe de le suivre. Mais sa visite avait rappelé à Kennedy les tendances fratricides du parti ; le président donna l'ordre à Ken d'appeler immédiatement Lorry pour lui dire que Yarborough devait monter dans la voiture du vice-président, même s'il fallait pour cela l'empoigner de force et le jeter sur le siège arrière. A la fin de la communication, il arracha l'appareil des mains de O'Donnell et dit à O'Brien en insistant sur chaque mot
- « Faites-le-moi monter dans cette voiture ! »
Ken les quitta pour rejoindre Lorry, et Jacqueline Kennedy examina les cieux encore incertains. Elle espérait que le temps s'assombrirait. Ce serait ridicule d'avoir passé tant de temps devant sa coiffeuse pour que tout soit ensuite gâché par une promenade de quarante-cinq minutes en voiture découverte.
- « Ah ! que je voudrais qu'on mette le toit de plastique ! soupira-t-elle. »
La question venait d'être résolue contre son vœu à l'instant même. Le président, prévoyant l'éclaircie, se changeait dans sa chambre pour mettre un costume léger. Il avait l'intuition que l'on allait vers le beau temps chaud. Au bout du couloir, O'Donnell téléphonait à Roy Kellerman. Sur une autre ligne, Kellerman avait les inspecteurs Sorrels et Lawson qui attendaient à Dallas. Ils étaient à Love Field avec le toit de plastique. Fallait-il l'installer ? Ken demanda comment les choses se présentaient là-bas, et Roy transmit la question. Le bureau météorologique ne se prononçait pas et le « News » de Dallas annonçait de la pluie, mais Sorrels était certain que le vent chasserait les nuages vers l'est.
- « Si le temps est clair et s'il ne pleut pas, ne mettez pas ce toit, dit O'Donnell. »
Sur quoi, ils touchèrent tous du bois. Mais pas pour longtemps. En attendant Yarborough devant l'hôtel, O'Donnell et O'Brien scrutaient anxieusement les nuages, et bientôt ils furent rassurés ; dans le lointain, un mince ruban de lumière jaune citron apparut. O'Donnell poussa un profond soupir de soulagement. Il n'y aura pas de bulle de plastique. O'Brien lui cligna de l'oeil en disant :
- « Un vrai temps Kennedy. »
Le cortège pour Carswell était prêt. Les cars de la presse s'étaient remplis de bonne heure, parce que aucun journaliste ne voulait manquer la sortie de Ralph Yarborough. Le sénateur arriva, plongé dans ses pensées. O'Brien fonça sur lui et lui dit rapidement :
- « Nous aimerions que vous changiez de résolution, sénateur. Le président serait très heureux que vous montiez avec le viceprésident. »
Yarborough, obstiné, allait faire un signe de tête négatif ; O'Brien se tourna vers les cars de la presse.
- « Ils nous guettent, vous savez. C'est leur grande nouvelle. »
Le sénateur se planta sur ses jambes écartées et répliqua :
- « Je serais fier de leur parler des preuves de la popularité du président, Larry. » Il leva les yeux. Ça ne prenait pas. Larry était cloué sur place.
- « Ecoutez, dit Yarborough, je vais faire une déclaration. »
- « Vous pouvez faire une déclaration de dix mille mots, mais rien ne sera aussi convaincant que la place que vous prendrez dans cette voiture. »
Du coin de l'oeil, il vit les Johnson sortir de l'hôtel. Il était 10 h 40. Tout le monde était prêt à partir. Soudain, de façon inattendue, Yarborough capitula.
- « Ma foi, si l'on y tient tellement, soupira-t-il avec résignation. »
- « C'est très important, assura O'Brien et, se tournant vers Johnson, il murmura : le sénateur va monter avec vous. »
- « Parfait, répondit tout bas le vice-président. »
Un incident d'opéra bouffe suivit. O'Brien les escorta jusqu'à la voiture. Yarborough était derrière le chauffeur, lady Bird au milieu et Lyndon à droite. Au moment où Larry allait claquer la portière du côté du sénateur, un membre du Comité national démocrate survint avec Nellie Connally. La Lincoln de cinq places réservée au président pour le trajet jusqu'à l'aéroport ne pouvait contenir que les Kennedy, le gouverneur et Greer, du Service secret, qui conduisait. La femme du gouverneur devait monter dans une autre voiture. On la plaça finalement à l'arrière à côté de Johnson. Mais c'était aussi une voiture à cinq places, où trois personnes seulement pouvaient s'asseoir à l'arrière. Le vice-président et Mrs. Johnson se serrèrent pour faire de la place à la nouvelle venue, et Yarborough, du côté opposé à Nellie, fut presque rejeté à l'extérieur. Profitant de cette occasion inespérée, le sénateur se laissa glisser de son siège pour regagner le trottoir.

Larry était atterré. Il songea amèrement :« Tout est loupé. » Avec l'énergie du désespoir, il bloqua les larges épaules du sénateur avec ses hanches solides et un de ses collaborateurs tira Nellie et la fit asseoir devant. Perplexe, la femme du gouverneur se trouva installée entre le chauffeur de la police et Rufus Youngblood.
A Love Field, l'aérodrome de Dallas, les plus grandes précautions avaient été prises. Des policiers armés se tenaient sur les toits de l'aérogare, et un inspecteur âgé, au visage de faucon, chassait un photographe et le repoussait derrière les barrières. Cette foule ressemblait à n'importe quelle autre foule enthousiaste. Les gens semblaient être des Texans typiques, tout prêts à offrir à Kennedy l'accueil le plus turbulent depuis San Antonio.
Ce n'était pas aussi simple. A San Antonio, c'était la ville entière qui s'était portée au-devant du président. Ici, les spectateurs appartenaient tous au réseau local clandestin. Seuls les libéraux jalonnaient le chemin du cortège. Une rangée d'enfants, qui avaient fait l'école buissonnière, brandissaient un drapeau américain et un courageux « NOUS AIMONS JACK » ; un petit garçon noir agitait un rectangle de carton sur lequel on lisait : « HOURRAH POUR J.F.K. ». Par le nombre et par le bruit, les libéraux tenaient à surpasser les foules de Houston et de Fort Worth. Le fait même qu'ils aient été débordés lors des élections de Dallas, chassés de la majorité et méprisés par les hommes les plus puissants de la ville semblait avoir attisé leur ardeur. Mais ce n'était pas la voix de Dallas. Henry Gonzalez remarqua que les gens commençaient d'agiter la main, puis ils se retournaient et regardaient avec inquiétude par-dessus leur épaule. Les douze hommes du comité d'accueil officiel reflétaient les singularités de Dallas. Il n'y avait pas un seul représentant des syndicats, ce qui, pour un président démocrate, était extraordinaire. Les syndicats locaux avaient vivement désiré prendre part aux cérémonies, à l'arrivée et au déjeuner, mais après une suite d'entrevues exaspérantes avec les républicains et les démocrates de droite, ils avaient dû y renoncer. La délégation qui attendait le président était composée de neuf républicains, deux Sudistes et un seul libéral, Barefoot Sanders. Le premier homme qui se précipita vers eux fut non pas le président, mais le gouverneur Connally. Le gouverneur faisait une entorse flagrante au protocole mais, après tout c'était son équipe, triée sur le volet, et il était l'homme de ces gens-là. Le gouverneur démocrate était un héros local.
Kennedy posa le pied sur la première marche de la passerelle, les yeux plissés, tandis qu'il évaluait l'importance de la foule d'un seul regard. Mrs. Kennedy apparut à côté de lui. Au bas des marches, les Johnson attendaient patiemment depuis cinq minutes. Pour la quatrième fois en moins de vingt-quatre heures, ils accueillaient les Kennedy dans une nouvelle ville, avec leur style « comme-c'est gentil-d'être-venus », et les deux couples se sentaient un peu ridicules. Et il y aurait encore deux atterrissages semblables dans la journée, à la base aérienne de Bergstrom et au ranch L.B.J. Lyndon leva les yeux vers Jackie, haussa comiquement les épaules comme pour dire que tout cela était absurde, et elle éclata de rire.
Une fois le comité de réception dispersé, le travail à Dallas du vice-président était terminé. Il ferait son prochain numéro à 15 h 15 en arrivant à Bergstrom. Les spectateurs massés de l'autre côté de la barrière de fer étaient tous là pour le président. Johnson s'en approcha pour la forme, puis il conduisit lady Bird à la décapotable grise. Johnson était si déprimé par la querelle persistante au sein du parti local qu'il fit mettre en marche la radio commerciale du tableau de bord à plein volume pour couvrir le bruit de la foule.

A bord d'Air Force Un, George Thomas préparait des vêtements ; sur la couchette inférieure, il disposa une tenue de rechange complète pour Austin, le prochain arrêt, chemise, chaussettes, souliers et costume léger bleu. Puis, pensant que le président serait las en reprenant l'avion, il se dit que ce serait gentil de lui laisser quelque chose pour lui rappeler que ce soir au ranch il trouverait un répit, sans discours et sans cortèges. A côté de la chemise, il étala un pantalon kaki clair, un chandail léger et une chemise de sport.
A la barrière, le grand Roy Kellerman collait aux talons du président, en examinant les visages, les appareils de photo et les caméras. Un journaliste local dit à un correspondant de Washington :
- « La police de Dallas a compris la leçon. Quand Kennedy sortira d'ici, ils ne laisseront approcher personne à moins de quatre mètres. »
Ronnie Dugger, du « Texas Observer », nota dans son carnet : « Kennedy veut démontrer qu'il n'a pas peur. »
Au moment du départ du cortège, il y eut une bousculade, qui manqua vraiment de dignitié, et le docteur Burkley se retrouva dans le méprisable car des V.I.P. Le médecin ne se souciait pas de son rang, mais il dit à Evelyn Lincoln, la secrétaire du président :
- « Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas me mettre dans la voiture de tête. Ça me serait égal de m'asseoir sur les genoux d'un agent. »
Naturellement, il n'y avait qu'une chance sur mille pour que l'on ait besoin de lui. Mais cette chance infime était l'unique raison de la présence du docteur Burkley.



11H 55 : OSWALD A SA FENÊTRE PARAÎT PÉTRIFIÉ COMME UNE STATUE



L’équipe des poseurs de parquet avait travaillé toute la matinée dans la partie dégagée du cinquième étage du dépôt de livres scolaires du Texas. L'heure était maintenant venue de la pause de midi, des sandwiches, et ensuite, du spectacle devant la porte. Les sentiments étaient mitigés. Les employés du dépôt de livres montraient peu de sympathie pour l'attitude traditionnelle du président au sujet des droits égaux pour les Noirs. Roy Truly, qui ne croyait pas au mélange des races, devait dire plus tard qu'il doutait « que la moitié de ses hommes seraient sortis voir le cortège si ce n'avait pas été l'heure du déjeuner ». Il ajouta : « A part mes nègres, les types étaient conservateurs, comme moi, comme la plupart des Texans. » Malgré tout, un spectacle est un spectacle. Un quart d'heure avant midi, les hommes prirent les deux antiques ascenseurs de l'immeuble pour descendre au rez-de-chaussée. Comme ils passaient le quatrième étage, Charles Givens aperçut Lee Oswald devant la grille du quatrième, qui les regardait descendre. Leur départ laissait les étages supérieurs inoccupés. En fait, la partie supérieure de l'entrepôt répondait maintenant à la définition que le Service secret donnait de l'affût classique d'un tireur ; c'était un bâtiment désert. Cependant, aucun assassin en puissance ne peut être certain qu'il ne sera pas surpris par quelqu'un qui, passant par hasard, se rappellerait plus tard avoir vu le tueur sur les lieux. Cela arriva pour Oswald. Givens s'aperçut qu'il avait laissé ses cigarettes dans la poche de sa veste. En remontant, il vit Oswald au cinquième.
« Hé, petit, s'étonna-t-il, vous n'allez pas descendre ? Il est l'heure de déjeuner. »
- « Non, monsieur, » répondit Oswald, toujours respectueux. Petit-être pour détourner les soupçons, plus probablement pour préparer sa fuite, il ajouta :
- « Quand vous serez en bas, fermez bien la porte de l'ascenseur. »
Il voulait parler de l'ascenseur ouest, qui pouvait être appelé d'en haut quand la grille était fermée.
- « D'accord, dit Givens en se retournant. »
A présent, Oswald était seul, avec une demi-heure devant lui pour ses derniers préparatifs. Charles Givens descendit et s'aperçut qu'il ne pouvait pas fermer la grille de l'ascenseur ouest. La cabine n'était pas là. Elle était arrêtée quelque part dans les étages. Givens s'éloigna, sans plus y penser. Il était à présent, si ses souvenirs sont exacts, 11h55.
Vingt minutes plus tard, devant le dépôt de livres, Roy et ses employés guettaient le grondement des motos. A ce moment, un agent (le police sur le qui-vive, en examinant les fenêtres, aurait pu changer le cours de l'histoire. Car Lee Oswald était à présent en position, nettement visible d'en bas. Un jeune homme nommé Arnold Rowland, qui s'y connaissait en fusils, guettait, du trottoir, avec sa femme, depuis 12 h 14. Il vit la silhouette d'Oswald à la fenêtre, tenant ce qui semblait être un fusil au tir puissant, équipé d'un viseur téléscopique. Une des mains d'Oswald était sur la crosse, l'autre sur le canon. Un agent de police se trouvait à quatre mètres de Rowland, mais il ne vint jamais à l'idée de Rowland de lui parler. Supposant qu'Oswald devait être là pour protéger le président, il dit à sa femme :
- « Tu veux voir un agent du Service secret ? »
- « Où donc ? demanda-t-elle. - Dans cet immeuble-là. »
Robert Edwards et Ronald Fischer, du bureau cantonal de comptabilité, attendaient depuis midi sur le trottoir est de Houston Street. Soudain, Edwards tendit le bras, le doigt pointé :
- « Regardez ce type-là ! »
Fischer suivit la direction de l'index. L'arme était cachée à leurs yeux ; ce qui avait attiré l'attention d'Edwards, c'était l'attitude d'Oswald. Fischer reconnut qu'elle était bizarre. Oswald était transfiguré, la tête tournée à droite, du côté opposé à Main Street. Fischer eut l'impression qu'il « ne bougeait pas du tout, il ne clignait même pas des yeux, il était pétrifié, comme une statue ».
Le témoin oculaire connu le plus proche, Howard L. Brennan, un plombier, était arrivé au square à 12 h 17 - l'horloge de l'enseigne Hertz sur le toit du dépôt de livres permet d'indiquer l'instant précis - et il s'installa sur le petit parapet de ciment haut d'un mètre, au bord du square, en face de la porte de l'entrepôt.
Brennan se trouvait à quarante mètres au-dessous d'Oswald. Assis en plein soleil, il épongea son front sur la manche de sa chemise de travail kaki, puis il leva les yeux, dans l'espoir que l'enseigne Hertz lui donnerait aussi la température. Mais de là où il était il n'en voyait qu'une partie. Son regard retomba sur l'étage supérieur de l'entrepôt, sur le visage crispé d'Oswald, à présent de profil. Lui aussi, il se demanda pourquoi ce jeune homme se tenait parfaitement immobile.


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#9  4 Feb 2011 16:45:36

Saint Just
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Re: Mort d'un Président

« MON DIEU, HURLE YARBOROUGH, ILS ONT TIRES SUR LE PRESIDENT. »



Un bruit lointain d'acclamations monta de Main Street. Brennan, Rowland, Edwards et Fischer oublièrent la silhouette bizarre à la fenêtre d'en haut. Edwards s'écria :
- « Les voilà ! »
A 12 h 24, Jim Hosty, l'agent local du F.B.I, chargé d'enquêter sur Oswald, après son retour d'U.R.S.S., voyait son voeu exaucé. Du bord du trottoir, il vit Kennedy, puis il entra déjeuner à l'Alamo Grill en se disant qu'il avait bien gagné sa journée.
Quand le cortège atteignit à 12 h 28 le croisement de Main Street et de Market Street, Yarborough se dit soudain que n'importe qui pouvait laisser tomber un pot de fleurs sur Kennedy d'un étage supérieur. Au-delà, on apercevait la verdure de Dealey Plaza. « Ma parole, ce ciel dégagé semble de bon augure », se dit le sénateur.
Au carrefour Houston-Elm, l'inspecteur Sorrels avisa par radio le Trade Mart qu'ils arriveraient là-bas dans cinq minutes. Puis l'inspecteur Lawson examina automatiquement le viaduc. En haut il y avait des cheminots, c'était un défaut de sécurité. Par le pare-brise, il signala frénétiquement à nu agent de police en ciré jaune de faire dégager le secteur. L'agent ne comprit pas.
Greer, se redressant après un virage difficile, commença à se détendre. Le moment de tension était passé. Puis, lui aussi, remarqua les cheminots. Perplexe, il examina la rue inconnue pour voir s'il pourrait braquer à la dernière minute si besoin était et conduire le président sous une partie déserte du viaduc. La Lincoln passait à présent sous un grand arbre, qui cacha momentanément John Kennedy au viseur de la fenêtre du cinquième étage. Abe Zapruder, courbé sur son objectif Zooma, filmait la voiture présidentielle - SS 100 X, dans le code du Service secret - qui avançait sur lui. Nellie montra le viaduc et dit à Jackie :
- « Nous y sommes presque. C'est tout de suite après ça. »
Jackie pensa : Comme la fraîcheur du tunnel va être agréable. Tout semblait très paisible, par là. Elle se tourna sur sa gauche pour saluer de la main.
Sur le siège avant de la voiture suiveuse, Emory Roberts appela le Trade Mart par radio :
- « Halfbach à Base. Cinq minutes avant destination. »
Il nota dans son carnet de rapport :« 12 h 35. Le président Kennedy arrive au Trade Mart. »
La Lincoln avançait à 17 kilomètres 500 à l'heure. Elle dépassa l'arbre. Zapruder, faisant pivoter sa caméra lentement sur la droite, se trouva en train de photographier le dos d'un panneau de signalisation. Provisoirement, la voiture entière lui était cachée. Mais elle ne l'était plus de la fenêtre du cinquième étage. Elle venait de dépasser la dernière branche de l'arbre.
Un petit garçon de cinq ans, le fils de Charles Brend, un spectateur, leva la main. Le président lui sourit affectueusement. Il leva à son tour la main pour répondre au salut.




Il y eu une brusque détonation sèche.





La plupart des chasseurs, dans le cortège - Sorrels, Connally, Yarborough, Gonzalez, Albert Thomas - reconnurent immédiatement la détonation d'un fusil. Mais la confusion régnait dans le Service de la Maison-Blanche. Les agents n'avaient pas l'habitude des effets bizarres provoqués par les échos d'un coup de feu parmi des constructions inconnues. Lawson, Kellerman, Greer, Ready et Hill croyaient tous qu'un pétard avait explosé. Ce n'est qu'en voyant le président s'affaisser et porter la main à son cou que Clint Hill, dont les réflexes étaient extraordinaires, sauta de Halfback - nom que portait dans le code du Service secret la voiture suiveuse - et fonça vers la SS 100 X. En ces quelques secondes, les réflexes des agents les plus rapprochés du président étaient cruciaux. Il existe des tests pour mesurer la rapidité et tout pilote d'avion à réaction échouant à l'un de ces tests est irrévocablement mis à terre. Cependant les gardes du corps du président n'étaient pas tenus de les passer.
De plus, les réflexes d'un homme s'émoussent avec l'âge et le mode de vie trépidant peut les ralentir plus encore. Celui du Service secret était dément. Les hommes en poste à la Maison-Blanche faisaient en moyenne entre 50 et 80 heures supplémentaires par mois. « A quarante ans, disaient-ils entre eux, un homme de cette équipe est vieux. » Cependant, la tradition du Service assignait les postes les plus proches de Kennedy aux plus anciens. Greer, le chauffeur du président, avait 54 ans. Kellerman, à côté de Greer, en avait 48. Ils étaient en mesure (l'accélérer dès le premier coup de feu, mais pendant cinq terribles secondes, ils restèrent immobilisés.

Dans la voiture du vice-président, Yarborough crut sentir une odeur de poudre.
- « Mon Dieu ! hurla-t-il. Ils ont tiré sur le président ! »
Youngblood se jeta par-dessus le dossier avant, vers Johnson. L'agent était moins sûr de lui qu'il n'en avait l'air. Au fond de lui-même, il se disait que s'il se trompait, cela allait être gênant. Mais sa voix fut autoritaire. Il lança à Johnson :
- [i] « Couchez-vous ! »

Dans le car des VIP (personnalités de la Maison-Blanche), le docteur Burkley regardait distraitement les vitrines des magasins. Le médecin du président n'avait rien entendu. Il était trop loin.
Le président était blessé, mais pas mortellement. Une balle de 6,5 mm avait pénétré par la nuque, meurtri son poumon droit, arraché son larynx et elle était ressortie par la gorge, déchirant le noeux de cravate.
Pendant l'été de 1966, un ancien élève de Cornell a publié un livre qui suggère que la première balle a suivi une trajectoire différente. Cela pour laisser entendre qu'un deuxième assassin avait aidé Oswald. La question est réglée par les photographies et les radios prises sous tous les angles concevables pendant l'autopsie du corps du président. Robert Kennedy a décidé que ces documents sont trop affreux pour être montrés à qui que ce soit, même à des historiens, avant 1971. Il les a remis aux Archives nationales, en faisant cette restriction. Bien que l'auteur n'ait pas vu les radios, il a interrogé trois personnes particulièrement qualifiées, qui les ont examinées avant la mise sous scellés. Aucune de ces trois personnes ne connaît les deux autres, mais toutes trois ont fait des rapports identiques sur ce qu'elles avaient pu constater sur les clichés. Les radios ne montrent aucune entrée de balle « sous l'épaule » (comme le prétend l'ancien étudiant). On peut admettre que les radios (le projectiles actifs traversant des chairs tendres sont difficiles à lire. Cependant, les photos les corroborent dans ce cas - et révèlent que la blessure était au cou. Enfin, les souvenirs de tous les médecins présents pendant l'autopsie, y compris le médecin personnel du président, concordent à l'unanimité avec cette preuve indiscutable.
Poursuivant sa course, la balle traverse le dos du gouverneur Connally, sa poitrine, son poignet droit et sa cuisse gauche, bien que le gouverneur, souffrant d'une réaction à retardement, n'en eût pas encore conscience



« NON NON ILS VONT NOUS TUER TOUS LES DEUX »



Quand la Lincoln eut dépassé le panneau de signalisation, Abraham Zapruder, le cinéaste amateur, vit l'expression crispée du président et en fut stupéfait. Nellie Connally se retourna sur son strapontin et regarda fixement Kennedy. 11 avait les mains à la gorge mais il ne grimaçait pas. Il s'était un peu tassé.
Roy Kellerman crut entendre le président s'exclamer de sa voix inimitable :« Mon Dieu, je suis touché ! » Roy regarda' par-dessus son épaule gauche, Greer, à côté de lui, par-dessus son épaule droite ; la voiture, zigzaguant lentement, sortit des rangs et ils virent que Kennedy était touché.
Au même instant, John Connally ressentit l'impact de sa blessure. Il s'affala en avant, vit ses genoux couverts de sang et s'écroula sur sa gauche, vers sa femme. Le gouverneur se vit perdu. La panique le prit.
- « Non, non, non, non, non ! hurlait-il d'une voix aiguë. Ils vont nous tuer tous les deux »
Jacqueline Kennedy l'entendit. Comme étourdie, elle se demanda : Mais pourquoi hurle-t-il ?
Elle commença à se tourner anxieusement vers son mari.
Greer se retourna vers son volant. Kellerman, hésitant, regarda encore par-dessus son épaule. Ni l'un ni l'autre n'avait encore réagi.
Et maintenant, il était trop tard. Howard Brennan, bouche bée, vit Oswald viser délibérément pour tirer sa dernière balle. Pliant son bras, il visa de nouveau avec son fusil italien.
Sa cible, étonnamment nette dans la fine croix du viseur téléscopique, était à quatre-vingt-quatre mètres. Il pressa la détente.
Jacqueline Kennedy - et ce fut le dernier geste qu'elle fit comme Première Dame des Etats-Unis - se pencha avec sollicitude vers le président. Il avait l'air perplexe. Elle lui avait vu cette expression quand il cherchait la réponse à une question difficile, dans une conférence de presse. En ce moment, dans un geste d'une grâce infinie, il levait sa main droite, comme s'il voulait relever ses cheveux châtains décoiffés. Mais la main hésita. Elle retomba mollement. Il avait voulu porter la main sur le dessus de sa tête. Mais là il n'y avait plus rien...

L'intérieur de la Lincoln était un lieu d'horreur. La dernière balle avait emporté le cervelet de John Kennedy. En se penchant vers son mari, Jacqueline Kennedy vit se détacher un morceau du crâne. Au début, il n'y avait pas de sang. Et puis, l'instant suivant, il n'y avait plus que du sang qui aspergeait tout, Jackie, les Connally, Kellerman, Greer, les sièges. Des plaques de sang épaisses comme une main d'homme trempaient le plancher devant le siège arrière. Le motard de la police Hargis, à soixante centimètres de Mrs. Kennedy, eut la figure noyée sous un déluge rouge. Kellerman eut l'impression que l'air était imprégné de sciure moite. John Connally se mit à hurler, et à hurler encore ; prise de terreur, Nellie hurlait aussi. Ils étaient couverts de sang. Jackie se dressa sur ses genoux ensanglantés en criant :
- « Mon Dieu, que font-ils ? Mon Dieu, ils ont tué jack, ils ont tué mon mari, jack, jack ! »
Dans la SS 100 X, les agents secrets sortirent enfin de leur stupeur :
- « Accélérez, dit Kellerman à Greer, et il cria dans son micro : Lawson, ici Kellerman. Nous sommes touchés. Amenez-nous à un hôpital. »
Pour les gardes du corps, l'arrière de la Lincoln était équipé de poignées métalliques et d'un petit marchepied de chaque côté du pneu de secours. Clint avait ses doigts dans la poignée gauche et le bout de son pied sur le marchepied gauche 1 seconde 6 après le dernier coup de feu ; il venait de se redresser au moment où Greer appliqua l'accélérateur au plancher. La Lincoln bondit en avant, délogeant le pied de Clint. Il était traîné comme un poids mort. Désespérément il se cramponna à la poignée d'une main, et son autre bras battit l'air en vain pour chercher un point d'appui. Mrs. Kennedy pivota vers l'arrière et lui tendit le bras ; leurs mains s'effleurèrent, se serrèrent, s'accrochèrent. Il est impossible de dire lequel a sauvé l'autre. Ni Clint ni Mrs. Kennedy ne se le rappellent. Le film de Zapruder ne révèle rien. Mrs. Kennedy, qui était alors profondément commotionnée, ne se rappelle même pas du tout s'être retrouvée sur le coffre arrière.
Elle tira, et lui, se hissant en avant, la repoussa et la fit retomber à l'intérieur de la voiture. Rétabli sur son marchepied, se cramponnant à la poignée, il réalisait maintenant ce qui s'était passé. Il avait vu la blessure à la tête de Kennedy. Il savait qu'elle était mortelle, il savait que le Service secret avait échoué dans sa mission ; et, de rage et de dépit, il martela la carrosserie de sa main libre.
Tandis que la Lincoln fonçait vers l'hôpital, le gouverneur avait perdu connaissance ; quand ses yeux s'étaient fermés il avait cru qu'il mourait. Sa femme aussi. La bouche contre l'oreille de, son mari, Nellie avait soufflé : « Tout va s'arranger. Ne bouge pas. » Mais elle ne le croyait pas. Elle était persuadée que plus rien, jamais, ne pourrait s'arranger. Pendant un moment, elle le crut déjà mort. Et puis elle vit trembler une de ses mains. Vivement elle la recouvrit avec la sienne.
Nellie entendit des sanglots étouffés sur le siège arrière. D'une voix étranglée, Jackie Kennedy disait :
- « Il est mort... ils l'ont tué... Oh ! Jack, oh ! Jack, je t'aime... »
Il y eut un silence, et puis elle recommença. Nellie et Clint pouvaient l'entendre, mais Mrs. Kennedy ne s'entendait pas elle-même.
La réalité lui revenait par vagues éclairs. Elle avait entendu Kellerman parler à la radio et s'était demandé pourquoi la voiture était si lente à partir. Ensuite, dans son brouillard rouge, elle s'était préoccupée de la tête du président. Tassée sur le siège maculé, soutenant ses épaules dans ses bras et sa tête sur ses mains gantées, elle se penchait sur lui, en s'efforçant de maintenir la calotte crânienne en place. La remettre lui semblait plus important que tout ; elle ne pouvait pas supporter la pensée que d'autres verraient ce qu'elle avait vu.


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#10  7 Feb 2011 15:11:46

Saint Just
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Re: Mort d'un Président

« ILS L'ONT EU. BENNETT ET VOUS, PRENEZ JOHNSON EN CHARGE. »



Une des premières conséquences de la catastrophe (qui allait devenir sur le plan politique une des plus graves) fut la désagrégation du groupe qui touchait de près à la présidence. Les loyalistes qui pleuraient John Kennedy, ne pouvaient s'adapter à Lyndon Johnson. Les réalistes, eux, acceptaient la succession, parfois avec une rapidité surprenante. Quelques minutes après le coup fatal, la brèche ouverte entre « loyalistes » et « réalistes » commença à désorganiser le Service secret.
Le premier « réaliste » fut l'inspecteur Emory Roberts, qui changea sa loyauté d'épaule alors que le coeur de Kennedy battait encore. Roberts avait vu la dernière balle frapper le crâne du président. Il était certain que la blessure était mortelle, et il en évalua les conséquences immédiatement. Comme tous les autres agents, il portait dans sa poche un manuel lui ordonnant de « protéger le président des Etats-Unis », Comme un mort ne pouvait être président, le vice-président, avait pensé Roberts, était déjà le nouveau chef de l'Etat. La décision de Roberts arriva trop tard pour retenir Clint, mais quand jack Ready s'apprêta à sauter derrière lui, Roberts lui cria
- « N'y allez pas, jack ! »
Ready hésita un instant ; il resta. Tandis que la voiture accélérait, Roberts dit à l'inspecteur Bill Mac Intyre qui se tenait debout derrière Ready :
- « Ils l'ont eu. Bennett et vous, prenez Johnson en charge dès que nous nous arrêterons. »
Quand la voiture de Johnson arriva à l'hôpital de Parkland, le bruit dominant continuait d'être le crépitement du poste radio de bord. Après un moment de folie complète, de fracas de meubles tombant dans le studio et de techniciens s'interpellant en chuchotements amplifiés, un speaker haletant avait retrouvé ses esprits. Il commençait à raccorder des bribes de renseignements. C'était encore très imprécis. Mais là il n'était plus question de pots d'échappement, de pétarades de motos, de pétards de feu d'artifice ou de chemin de fer. Le speaker parlait de coups de feu.
L'attention générale était naturellement braquée sur le président, mais personne n'oubliait le gouverneur, bien au contraire. Car même si l'on avait été indifférent à ses souffrances, il n'en était pas moins vrai qu'il gênait les secours. Les infirmiers, enfin arrivés, se penchaient sur Nellie, tandis que Dave Powers, refoulant ses larmes, soulevait les jambes de Connally. L'état du gouverneur était beaucoup moins inquiétant qu'il n'y paraissait alors. Il avait repris connaissance et pouvait se redresser. Il put même aider les infirmiers. Ils le placèrent sur la première des deux civières, et le portèrent à l'intérieur de l'hôpital ; Nellie chancelante marchait derrière eux. C'était maintenant au tour du président.



JACKIE S’AGRIPPE A SON MARI : VOUS SAVEZ QU’IL EST MORT LAISSEZ MOI TRANQUILLE »



Mme Kennedy n'avait pas bougé. La tête baissée, elle continuait de tenir son mari dans ses bras. Si elle le lâchait, l'effroyable blessure à la tête apparaîtrait de nouveau, et cela elle ne pouvait le supporter. Elle se tassait, se penchait de plus en plus pour échapper aux regards, serrant contre son sein la figure ensanglantée de son mari. Il y eut un silence tendu. Les hommes l'entendaient pleurer tout bas. Clint et Roy montèrent sur les marchepieds de chaque côté de la roue de secours, Clint juste derrière elle. - Je vous en prie, madame Kennedy. Il lui toucha l'épaule, la sentit trembler convulsivement. Quatre secondes s'écoulèrent, cinq, peut-être.
- « Je vous en prie, répéta tout bas Clint. Nous devons transporter le président à l'hôpital. »
- « Je ne vais pas le laisser partir, monsieur Hill, gémit-elle. - Nous devons l'emporter, madame Kennedy. »
- « Non, monsieur Hill. Vous savez qu'il est mort. Laissez moi tranquille. »
Soudain, Clint comprit ce qui la gênait il ôta rapidement sa veste et la jeta sur les genoux de Jackie Kennedy. Tendrement, elle enveloppa la tête du président, la doublure contre le visage, tandis que Clint, Dave, Roy, Gréer et Lawson le tiraient vers la seconde civière. Elle eut encore un bref instant de panique. Ils allaient trop vite, la veste se défaisait. Glissant maladroitement sur le siège trempé, elle empoigna la veste et la serra de ses poings blêmes pendant que les autres se débattaient avec les jambes et les hanches. C'était une lutte terrible. Au contraire de Connally, ce corps était inerte. C'était une lourde masse, caoutchouteuse ; et Yarborough reconnut les symptômes. Horrifié, il pensa « Ses jambes s'en vont dans tous les sens. »
John Kennedy était maintenant allongé sur la civière que l'on poussait rapidement devant un panneau noir « Défense de stationner », par une large double porte. Au-delà, c'était un autre monde. Il n'y avait pas de soleil. L'air empestait. Le corridor était en carreaux de faïence jaune sale, le sol recouvert d'un linoléum rougeâtre terne.
Dans la salle d'urgence n° 2, John Connally gémissait ; Nellie se tenait sur le seuil, la figure gonflée, les yeux détournés. Le président fut poussé à droite, dans la salle n° 1. Un bras empoigna Jackie et là, sur le seuil, elle lâcha enfin la veste de Clint qu'elle maintenait, et recula. Sa veille sans espoir commençait.
La source de renseignements du speaker était la voiture de presse de Mac Kilduff, à quinze mètres derrière la voiture du vice-président. Un peu plus tôt, les journalistes avaient même été plus près encore. Depuis le passage devant le Trade Mart, la voiture avait perdu du terrain et zigzaguait maintenant dangereusement. Il faut reconnaître que le chauffeur faisait des efforts méritoires pour ne pas quitter la route. Il conduisait au milieu d'une bagarre furieuse.
Merriman Smith, de l'agence United Press, s'était emparé du radiophone pendant qu'ils étaient encore à Elm Street, la rue de l'attentat. Le bureau de son agence de Dallas l'entendit aboyer :
- « Trois coups de feu ont été tirés sur le cortège du président Kennedy dans le centre de Dallas. »
Ce premier bulletin passa sur les téléscripteurs de l'U.P.I, à 12 h 34. Avant que les témoins oculaires soient revenus (le leur saisissement, la dépêche touchait le monde entier. Pour ceux qui ont tendance à croire tout ce qu'ils lisent ou entendent, le chiffre de trois semblait être sanctionné par l'autorité, et beaucoup de spectateurs qui s'étaient trouvés sur les lieux et avaient cru n'entendre que deux détonations rectifièrent plus tard leurs souvenirs.
L'autre reporter d'agence, dans la voiture, était jack Bell de l' « Associated Press ». Mais l'avance prise par Smith lui valut l'exclusivité la plus formidable de sa carrière. Plus longtemps il pourrait tenir Bell éloigné de l'opérateur de l'A.P., plus longue serait cette exclusivité. Il continua donc de parler. Indigné, Bell se dressa, au milieu du siège arrière, et réclama le radiophone. Smith tenta de gagner du temps. Il prétendit que l'opérateur de Dallas relisait ce qu'il venait de dicter. Les fils à haute tension au-dessus, dit-il, avaient peut-être brouillé la transmission. Cela n'abusa personne. Dans la voiture, tout le monde pouvait entendre la voix métallique de l'opérateur de l'U.P.I. Le relais était parfait. Bell, écarlate et vociférant, essaya d'arracher l'appareil à Smith, qui le fourra entre ses genoux et s'accroupit sous le tableau de bord. Bell, dans sa rage, distribuait des coups de poing sans discernement et frappait Kilduff et le chauffeur. Enfin, Smith abandonna le radiophone à Bell et au même instant la transmission fut coupée.
A l'arrivée à l'hôpital, il n'y avait pas le moindre personnel en vue. Kellerman, Sorrels et Lawson se regardèrent, atterrés.
- « Amenez une civière à roulettes ! » rugit Roy.
La police de Dallas avait tenté d'alerter l'hôpital par radio mais l'émetteur central ne fonctionnait pas bien. Pourtant cette panne ne joua aucun rôle dans les dernières souffrances de John Kennedy. Si ses blessures avaient été moins graves, la réaction tardive de l'hôpital aurait donné lieu à une enquête serrée. Ainsi que la décision de placer le docteur Burkley en queue du cortège. Mais le chef de l'Etat ne pouvait plus être sauvé, et cela depuis déjà six minutes. S'il s'était agi de tout autre que le président des Etats-Unis, le premier interne à l'examiner lui aurait mis l'étiquette DOA - « Dead on Arrival » (mort à l'arrivée). Il n'y avait pas de respiration. Les pupilles étaient fixes et dilatées. Son cerveau était complètement détruit.
Nellie Connally s'inquiétait visiblement de plus en plus. Tant qu'ils avaient roulé, sa maîtrise de soi avait été admirable, mais à présent la situation lui apparaissait dans toute son évidence. L'homme derrière elle, était mort. Elle avait vu le sang ; personne ne pouvait vivre après cela. Et cependant, tout le monde s'affairait autour du siège arrière. Ils s'agitaient autour d'un cadavre et ne faisaient pas attention à son John. Ils laissaient le gouverneur du Texas se vider de son sang, ils tournaient en rond ; elle trouvait cela scandaleux.



DANS LA SUITE DU PRÉSIDENT, UNE SOUDAINE ÉPIDÉMIE DE DÉRAISON...



Les journalistes qui n'étaient pas avec Kilduff dans la voiture de presse de la Maison-Blanche occupaient les deux cars prévus pour eux, qui les déposèrent entre le Furniture Mart et Apparel Ma.rt à Industrial Boulevard. Le gros du service de presse de la Maison-Blanche présenta ses cartes d'accréditation, entra dans le Trade Mart et apprit la nouvelle de l'attentat, soit par des agents, soit par des invités du déjeuner qui avaient entendu le flash de Merriman Smith sur leur transistor.
Les passagers du car des V.I.P. (des personnalités de la Maison-Blanche) furent parmi les derniers à apprendre qu'il s'était passé un drame. Ils avaient l'ordre d'aller directement au Trade Mart, lieu du déjeuner. Mais à la porte de service il n'y avait pas d'agents de police de Dallas. La garde était composée de policiers d'Etat du Texas qui n'étaient pas reliés au réseau radio et ne savaient pas ce qui était arrivé. De plus, aucun d'eux n'avait eu l'occasion de voir un laisser-passer de la Maison-Blanche. On leur avait dit que des agents du Service secret se porteraient garants de la suite de Kennedy. Mais la plupart des agents étaient partis pour Parkland Hospital après avoir capté le signal de détresse de Kellerman.
Il en résulta un accueil glacial pour le docteur Burkley, Evelyn Lincoln, Pain Turnure, Mary Callagher, jack Valenti, Liz Carpenter et Marie Fehmer. Au Trade Mart un policier qui connaissait l'un des journalistes s'offrit à le faire entrer. Mais personne ne pouvait l'accompagner. Liz Carpenter, qui était texane, était mortifiée.
- « C'est Evelyn Lincoln, la secrétaire particulière du président ! protesta-t-elle en poussant Evelyn devant elle. »
Le garde examina, le laisser-passer d'Evelyn et le lui rendit en disant froidement :
- « Je regrette, madame. »
Soudain, le docteur Burkley comprit qu'il s'était passé quelque chose de terrible. L'atmosphère était menaçante. Des inconnus tournaient en rond. Doug Kiker, du « Herald Tribune », sanglotait à perdre haleine.
- « Les foutus salauds, » répétait-il.
Le médecin fit signe à l'inspecteur Andy Berger qui s'apprêtait à partir dans une voiture de police. Burkley venait de jeter sa trousse dans la voiture et allait monter quand Chuck Roberts, de « Newsweek », accourut.
- «Laissez-mol aller avec vous, » supplia-t-il.
Burkley, généralement aimable et placide, lui claqua la portière au nez ; la voiture de patrouille fonça dans Harry Hines Boulevard et déposa le médecin à la porte des urgences de Parkland quelques minutes à peine après l'entrée du président.
Le secteur des urgences de Parkland était complètement débordé. Toute question d'esthétique mise à part, un hôpital municipal est mieux équipé pour faire face à une panique que n'importe quel autre lieu public, mais aucun établissement au monde n'aurait pu faire face à celle-ci de façon satisfaisante. Il y avait trop de gens importants, et un effondrement presque total de la discipline. Jack Price, l'administrateur, se mit à supplier son personnel de regagner ses services. A chaque porte, des malades en état de marcher s'agglutinaient, sourds aux supplications. L'un d'eux dit à une infirmière :
- « Si le président est mort, pourquoi ne pouvons-nous pas le voir ? Un mort, rien ne peut le gêner.
Inconsidérément, elle fit observer que Mrs. Kennedy avait droit à quelques égards. »

- « Jackie est là ? cria un homme. Où ça ? » Il fallut le retenir de force.
Le Service secret aurait dû dresser une barrière de sécurité. Mais la catastrophe avait révélé un défaut caché du système - la loyauté de chaque agent à un homme, non à une fonction. Tant que Kennedy avait été aux commandes, la hiérarchie de l'autorité avait été simple. Maintenant, l'ordre ancien se transformait en désordre affreux. Théoriquement, Roy Kellerman était encore le responsable. Mais Emory Roberts l'avait déjà remplacé, et quand Roy donna l'ordre à tous les agents de garder toutes les issues de l'hôpital, personne ne prit la peine de lui dire que Roberts avait déjà donné des instructions. De fait, peu d'agents se donnèrent la peine d'avertir Roy de quoi que ce fût, ce qui était sans doute aussi bien, car un affrontement n'aurait pu aboutir à aucune décision. Comme les présidents choisissent eux-mêmes leur premier garde du corps, et comme Kellerman était un inconnu pour Lyndon Johnson, il était déjà dépassé. L'identité de son successeur était encore imprécise. Roberts était avec Johnson ; mais Youngblood y était depuis plus longtemps et il était le protégé de Johnson. Ainsi, le Service secret, qui aurait dû être un symbole de continuité, se trouvait en pleine désunion. Les inspecteurs étaient aussi déroutés que le reste de la suite présidentielle. Quelques-uns (Kellerman, Hill ) demeurèrent auprès de Kennedy. D'autres (Youngblood, Roberts, Johns) allèrent avec Johnson. La plupart prenaient des décisions personnelles. Il n'y avait pas de plan général, rien n'était prévu, et la conséquence était l'anarchie totale.
Durant cette première heure, l'hystérie collective fut beaucoup plus étendue que les intéressés eux-mêmes ne veulent l'admettre. En rappelant leurs souvenirs, nombreux furent ceux qui affabulèrent, qui racontèrent comment ils auraient dû se conduire : avec émotion mais sang-froid. La réalité fut différente. Presque tous, dans les minutes précédant ou suivant 13 heures, dans le secteur des urgences, agirent d'une manière qui, un jour normal, aurait été jugée pour le moins étrange. Aucune de ces bizarreries ne mérite d'être tournée en ridicule, mais quelques exemples sont utiles ; il serait impossible, autrement, de comprendre l'état d'esprit qui régnait.


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